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Une r?forme agraire bloqu?e

Paysans sans terre d’Afrique du Sud

Colette BRAECKMAN

Thursday 11 September 2003, by BRAECKMAN*Colette

Article paru dans Le Monde Diplomatique, septembre 2003, p.25.

Iniquit? h?rit?e de l’apartheid, la mainmise de la population blanche sur les terres en Afrique du Sud suscite la ranc?ur des familles noires paup?ris?es et provoque de vives tensions sociales. Contrairement au Zimbabwe, qui a proc?d? ? une redistribution autoritaire des terres confisqu?es ? des fermiers blancs, Pretoria a opt? pour une r?forme agraire ? assist?e par le march? ?. Ce compromis politique se r?v?le peu efficace et favorise une minorit? noire d?j? int?gr?e.

Trois cases rondes et une petite maison de brique plant?es sur trente m?tres carr?s de terre s?che. Pas d’eau potable, pas d’?lectricit?. Il y a quinze ans que vit ici, dans la r?gion du Kwazulu-Natal (Afrique du Sud), la famille Ntuli, soit une petite vingtaine de personnes, des femmes surtout, des enfants aux v?tements sales, des adolescents. Tous vivent des 650 rands (77,15 euros) par mois que le gouvernement verse ? Sarah, la grand-m?re, comme allocation de maladie.

Les quatre hommes valides cherchent du travail ? Newcastle, la ville la plus proche. Au-del? du pont qui traverse la grand-route, de vastes champs de ma?s sont arros?s en permanence par un syst?me d’irrigation sophistiqu?. La famille Ntuli, elle, se contente de remplir ses bidons d’eau ? la rivi?re qui coule en contrebas de la route et recueille sa pollution. Le paysage est balis? de cl?tures, de barbel?s. A l’horizon, sur la ligne de cr?te, Sarah nous montre un petit tumulus : ? C’est l? qu’ont ?t? enterr?s nos anc?tres, mais nous ne pouvons pas y aller, le fermier nous l’interdit. ? ? Autrefois, explique la vieille dame au regard tr?s patient, nous travaillions sur la ferme des Cilliers. Nous n’?tions pas pay?s, mais nous ?tions autoris?s ? rester ici. Nous pouvions faire pa?tre notre b?tail autour de la maison. Le fermier nous donnait parfois 150 rands (18 euros) pour le mois. Tout cela est termin?. Depuis que le gouvernement a d?cr?t? que les ouvriers agricoles se trouvant sur les terres des fermiers blancs devaient toucher un salaire de 650 rands (77 euros) par mois, le baas (patron, en afrikaans) a d?cid? que nous devions partir, qu’il n’avait pas les moyens de nous payer. Nos trois vaches ont ?t? confisqu?es et vendues. En principe, il nous est m?me interdit d’aller puiser de l’eau ? la rivi?re. ?

Moins de cinquante m?tres s?parent le modeste campement de la route o? passent les pick-up des fermiers, les bus qui traversent le Kwazulu-Natal. Mais, sur ce sentier qui serpente ? travers la broussaille, les gar?ons ne peuvent pas faire passer leur v?lo ou leur moto : propri?t? priv?e.

Du reste, lorsque nous rejoignons la route, une femme guette notre retour. T?l?phone cellulaire ? la main, elle a d?j? appel? son mari, son fils, la police. Elle ?ructe : ? Que faites-vous sur ma terre ? A qui avez-vous demand? l’autorisation ? ? Serait-il interdit de rendre visite ? la famille Ntuli ? son domicile, ces gens ne seraient-ils pas libres de recevoir qui ils veulent ? C’est alors que M. Mangaliso Kubheka, responsable national du tout nouveau Mouvement des paysans sans terre (MPST), perd patience : ? La terre vous appartient peut-?tre, mais pas les gens qui s’y trouvent. Ceux-l? sont des citoyens de la nouvelle Afrique du Sud, ils ont des droits. ? Et de laisser ?chapper le fond de sa pens?e : ? D’ailleurs, lorsque vous ?tes venus d’Europe, cette terre, vous ne l’avez pas amen?e avec vous. ?

Partout dans la r?gion, les histoires se ressemblent : des familles noires, en majorit? des femmes et des enfants, vivent sur de petits lopins de terre aux confins des vastes propri?t?s, et partout les relations avec les fermiers blancs se sont d?t?rior?es. Plusieurs d’entre eux ont ?t? tu?s au cours des derniers mois, et du b?tail a ?t? vol?. Pour M. Kubheka, il ne s’agit encore que de simple banditisme, mais qui s’explique par les tensions croissantes :? Alors que les fermiers blancs, durant des d?cennies, avaient b?n?fici? presque gratuitement du travail des ouvriers agricoles install?s sur leurs terres, d?sormais ils assurent ne pas avoir les moyens de les payer. Ils les chassent donc, par familles enti?res, et embauchent des saisonniers, ? la demande... ?

Les ? r?serves de chasse ?, les ? game parks ?, se multiplient, dans le Kwazulu-Natal comme dans toute l’Afrique du Sud : une fois qu’ils se sont d?barrass?s de leurs travailleurs, de nombreux fermiers installent sur leurs terres des crocodiles, des rhinoc?ros, des ?l?phants et ouvrent des parcs d’attractions ? l’intention des touristes...

Un vaste mouvement de d?possession

Apr?s neuf ann?es de gr?ce, la patience des ruraux sud-africains pourrait trouver ses limites. Ils sont de plus en plus nombreux ? rejoindre le MPST, fond? en 2002 par M. Mangaliso Kubheka. Ce dernier, apr?s avoir eu des contacts avec son homologue br?silien, le MST, pr?ne d?sormais des actions plus directes : ? Nous d?sapprouvons les m?thodes employ?es au Zimbabwe (1), o? ce sont des fonctionnaires, des membres du parti, qui se sont appropri? la terre redistribu?e. Mais nous finirons nous aussi par recourir aux occupations. D?j?, nous allons cr?er l’arm?e des paysans sans terre, non pas pour attaquer qui que ce soit, mais pour nous d?fendre contre les compagnies priv?es de s?curit?. Leurs commandos, engag?s par les fermiers, harc?lent les travailleurs agricoles. Ils emp?chent aussi les familles d’enterrer leurs morts sur des terres o? elles ont v?cu depuis des d?cennies. ?

Si les fermiers refusent ce droit d’inhumation, c’est parce qu’ils savent que, par la suite, les familles pourraient l’invoquer pour r?clamer le droit de revenir, ou de rester sur ? la terre de leurs anc?tres ?.

Dans la nouvelle Afrique du Sud, d’autres questions occupent l’actualit? : l’?pid?mie de HIV-sida, qui affecte un adulte sur cinq (2), le r?le de puissance r?gionale que le pr?sident Thabo Mbeki veut assigner ? son pays, le lancement du Nouveau partenariat pour le d?veloppement (Nepad). Cependant, la question de la terre demeure toujours la plus lourde des hypoth?ques de l’apartheid, m?me si, faute de relais politique, les travailleurs agricoles ne p?sent pas plus aujourd’hui qu’hier.

A travers tout le pays, le contraste demeure frappant entre, d’un c?t?, des ?tendues immenses, soigneusement cl?tur?es, r?serv?es aux p?turages, des cultures industrielles travers?es par des routes en excellent ?tat, et, de l’autre, des familles noires qui campent sur des parcelles minuscules. Au bout des pistes de terre, on retrouve ce qui reste des homelands d’autrefois, des terres us?es, ?rod?es, soumises ? l’autorit? des chefs traditionnels et que les hommes valides ont quitt?es pour les villes.

L’apartheid avait organis? les plus vastes mouvements de population et de d?possession du si?cle dernier : entre 1960 et 1980, plus de 3,5 millions de Noirs avaient ?t? chass?s de leurs terres, rel?gu?s dans les ? foyers tribaux ? ou homelands ou dans les townships aux abords des grandes villes. Les Noirs, priv?s de terre, avaient ainsi cess? d’?tre des rivaux potentiels pour les fermiers blancs. Ils ?taient devenus un r?servoir de main-d’?uvre bon march? pour les fermes, les mines, l’industrie. Lors de son arriv?e au pouvoir, en 1994, le Congr?s national africain (ANC) s’?tait engag? ? modifier un paysage o? 60 000 fermiers blancs d?tenaient 87 % des terres cultivables tandis que des millions de Noirs se partageaient les 13 % restants. Nul n’ignorait que cette d?possession des Noirs, chass?s de leurs terres ancestrales sans d?dommagement ou compensation, n’avait pas ?t? seulement le fait de la conqu?te coloniale ou de la guerre des Boers, mais qu’elle ?tait le r?sultat d’une politique d?lib?r?ment men?e depuis 1913 (lorsque fut promulgu? le Land Act). Apr?s l’arriv?e au pouvoir des Afrikaners en 1948, les homelands ou foyers tribaux furent cr??s, et l’Etat raciste acc?l?ra les d?placements de population entam?s depuis le XIXe si?cle.

On aurait donc pu esp?rer que le nouvel Etat sud-africain, celui de la majorit? noire, s’implique activement dans le d?mant?lement des iniquit?s du pass?. Il n’avait cependant pas les moyens d’aller trop vite. En effet, l’une des cl?s du compromis pass? entre le Congr?s national africain (ANC) et le gouvernement de M. Frederik de Klerk ?tait de ne pas s’ali?ner la population blanche, et notamment les fermiers. Sans surprise, la r?forme agraire, pr?sent?e comme une priorit? par le ministre de l’agriculture de l’?poque, M. Derek Hanecom, se r?v?la ambitieuse dans ses intentions mais mod?r?e dans sa pratique. Elle comportait trois volets : la restitution des terres (Restitution of Land Rights Act, 1994), la r?forme de la tenure, visant ? assurer plus de s?curit? aux locataires (Communal Property Associations Act, 1996) et la r?forme agraire proprement dite (Labour Tenants Act, 1996, ainsi que Extension of Security Tenure Act, 1997).

La redistribution devait avoir pour objet de permettre l’acc?s ? la terre aux groupes les plus d?savantag?s. Sur ce point, l’Etat, qui nagu?re avait ?t? l’instrument de la confiscation de la terre, pr?f?ra renoncer ? ses pr?rogatives et s’abstenir de tout redressement autoritaire. Il privil?gia la r?forme agraire dite ? assist?e par le march? ?, fond?e sur le principe de la libre volont? des parties. Les cultivateurs noirs d?sireux de se porter acqu?reurs pouvaient soit se lancer dans l’entreprise individuelle, ? condition d’en avoir les moyens, soit former des groupes d’acheteurs, et cela afin de valoriser au mieux le subside de 16 000 rands (1 900 euros) promis ? chacun par le gouvernement. En d?pit de l’iniquit? de d?part entre les intervenants, le principe de base ?tait donc la libert? des deux parties et le respect de la propri?t? priv?e.

Le programme de reconstruction et de d?veloppement promulgu? en 1994 pr?voyait de redistribuer 30 % des terres agricoles dans les cinq ann?es ? venir. D?s son accession au pouvoir, le gouvernement de la majorit? noire a, dans les campagnes, multipli? subsides et allocations, cr?? des cliniques mobiles, ouvert des ?coles, am?lior? l’acc?s ? l’eau potable (tout en faisant payer les consommateurs puisque la distribution d’eau a ?t? privatis?e). Cependant, les progr?s ont ?t? tr?s limit?s : en juin 2000, sur 65 000 demandes de restitution, 6 250 seulement avaient abouti et 1 % seulement des terres avaient ?t? redistribu?es (3). En huit ans, 1 098 008 ha ont ?t? transf?r?s, soit 1,2 % des terres occup?es par l’agriculture commerciale.

Quant aux victimes des d?placements forc?s, apr?s huit ans de r?formes, 386 000 personnes avaient b?n?fici? des programmes de restitution. Mais, en r?alit?, il s’agissait plus souvent de citadins qui avaient re?u une allocation de 40 000 rands (4 750 euros) que de paysans sans terre. Les fermiers blancs, quant ? eux, pouvaient r?clamer jusqu’? 3 millions de rands par ferme c?d?e. En juin 2000, le gouvernement a cependant r?it?r? son intention de transf?rer 15 millions d’hectares au b?n?fice des agriculteurs noirs au cours des cinq prochaines ann?es, une promesse qui repr?sente trois fois l’?quivalent du budget pr?vu pour les acquisitions de terre en 2003-2004.

Cette perspective fait sourire M. Mangaliso Kubekha : ? Bien souvent, lorsque nous signalons aux autorit?s qu’un fermier est dispos? ? vendre sa terre, en indiquant que des agriculteurs noirs sont pr?ts ? relever le d?fi, nous n’obtenons pas de r?ponse. On nous dit qu’il n’y a pas d’argent, alors que le minist?re de l’agriculture n’a m?me pas d?pens? tous les fonds qui lui ?taient allou?s pour racheter des terres. ?

La r?alit?, ainsi que le souligne une organisation comme l’Association for rural advancement (AFRA), qui lutte depuis vingt ans pour la r?forme agraire, c’est que les priorit?s du gouvernement sont ailleurs. A Pietermaritzburg, au nord de Durban, M. Sanjaya Pillay, porte-parole de l’organisation, explique que ? le gouvernement, au lieu de donner priorit? aux pauvres, a choisi de parier sur les plus forts, ceux que l’on appelle les "fermiers ?mergents" ?. Autrement dit, ceux qui recevront des cr?dits sont les fermiers commerciaux noirs, ? condition qu’ils puissent apporter leur propre contribution, pour un montant de 5 000 rands (590 euros).

Ce qui exclut ?videmment 70 % de la population rurale, consid?r?e comme ? pauvre ?, avec un revenu inf?rieur ? 1 680 rands par an. Les plus entreprenants, ceux qui ont d?j? acc?s aux sph?res d’influence, seront les vrais b?n?ficiaires de la r?forme. Pour les 7 millions de personnes vivant sur 65 000 fermes commerciales blanches ou les 12 millions de Noirs qui vivent dans les anciens homelands, il n’y a pas encore eu beaucoup de changement...

L’AFRA consid?re que ? le principal acquis du nouveau r?gime, c’est d’avoir d?racialis? l’iniquit?. Certains fermiers noirs ont ?t? coopt?s par les Blancs. Leur r?ussite est mise en avant, il y a des exemples de monitoring (4), o? les fermiers blancs "adoptent" et forment leurs compatriotes noirs ?. Mais les paysans sans terre sont plus marginalis?s que jamais, et aucune solution n’est propos?e aux citadins qui, victimes d’un ch?mage ?valu? ? 45 %, souhaiteraient revenir ? l’agriculture. Pour M. Pillay, c’est le programme ? Croissance, emploi et strat?gie de la redistribution ? ( Growth, employment and redistribution strategy, GERS) qui a fait d?vier les intentions initiales vers la lib?ralisation, l’ouverture des march?s, la privatisation de l’eau... En fait, loin d’adopter un programme en faveur des pauvres, l’ANC a entrepris la modernisation du secteur rural, d?sormais centr? sur les exportations g?n?ratrices de devises et la logique du march?. ? Une r?forme que les Afrikaners n’auraient pu r?ussir. ?

P.S.

(1) Lire ? Bataille pour la terre au Zimbabwe ?, Le Monde diplomatique, mai 2002.

(2) Lire Philippe Rivi?re, ? Vivre ? Soweto avec le sida ?, Le Monde diplomatique, ao?t 2002.

(3) Tom Lebert, Tinkering at the Edges, Land reform in South Africa, 1994 to 2001, rapport pr?par? pour la conf?rence internationale sur l’acc?s ? la terre, Bonn, du 19 au 23 mars 2001.

(4) Sorte de compagnonnage, m?lange de surveillance et d’assistance.

Vivriers contre OGM

Kwanalu (Kwazulu-Natal Agricultural Union), une association largement financ?e par la coop?ration internationale, soutient les fermiers commerciaux, organise le pilotage de ? fermiers noirs ?mergents ?, apprend ? ces derniers ? formuler des plans d’investissement, leur facilite l’acc?s au march? des capitaux. Sa pimpante directrice, Mme Sandy la Marque, admet cependant que la modernisation peut avoir des effets pervers : ? Des fermiers commerciaux, blancs ou noirs, sont surtout mus par le d?sir de r?aliser des gains rapides. Et ils privil?gient, par exemple, la production de paprika, de piments, de fleurs, de coton au d?triment de la s?curit? alimentaire, des produits vivriers. Les herbes m?dicinales, qui sont tr?s demand?es, devraient ?tre mieux prot?g?es car elles font l’objet de cueillettes sauvages et nos tradipraticiens (m?decins traditionnels) sont pris d’assaut par des chercheurs qui veulent breveter leurs rem?des. ?

C’est cette lib?ralisation, associ?e ? la recherche du profit, qui fait de l’Afrique du Sud le banc d’essai des semences g?n?tiquement modifi?es. ? Ce gouvernement croit au progr?s technologique ?, assure M. Richard Haigh, qui dirige le d?partement de la technologie int?gr?e de l’association Valley Trust, une organisation pr?sente depuis vingt ans dans les collines du Natal et qui lutte pour l’am?lioration de la sant? publique, via la production de cultures vivri?res et une meilleure alimentation. ? C’est sans se poser de questions qu’il autorise l’usage des organismes g?n?tiquement modifi?s. Nul ne se soucie du fait que les petits fermiers noirs n’auront pas acc?s ? ces technologies et qu’en outre leurs cultures risquent d’?tre contamin?es. (...) L’Afrique du Sud est la premi?re ?tape de la progression des OGM en Afrique, ? l’heure o? les pays voisins, le Zimbabwe, la Zambie, se battent encore pour ?viter d’y avoir recours. ? Une autre ONG, Biowatch, d?nonce d’ailleurs le fait que le ma?s OGM, autoris? depuis 1999, sera vendu sans ?tiquetage particulier, privant donc les pauvres dont le ma?s est l’aliment de base du principe de pr?caution.

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