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Chine

Les damn ?s du sida de Houyang

lundi 1er décembre 2003, par BOBIN*Fr ?d ?ric

Dans ce hameau d ?muni de la Chine profonde, le commerce effr ?n ? du sang, collect ? sans pr ?cautions de 1985 ? 1995, a provoqu ? une h ?catombe : un quart de la population est morte ou est malade du sida, dans l’indiff ?rence des autorit ?s.

La fourgonnette tangue, patine dans les crevasses de boue et racle des bourrelets de terre. Les phares fouillent la nuit profonde, ?paissie par le brouillard, et d ?voilent furtivement des pans de masures de brique et d’argile. L’arriv ?e ? Houyang se fait dans un cahot. Le silence est lourd.

En tendant l’oreille, on distingue des complaintes grin ?antes s’ ?chappant d’une maison au loin, noy ?e dans l’obscurit ?. C’est un chant fun ?bre. "Quelqu’un vient de mourir, la musique va durer toute la nuit", murmure Xiao Zhou en sautant du v ?hicule qui vient de piler net, tous feux ?teints.

Lampe torche au poing, Xiao Zhou s’engouffre dans un sentier. La consigne est de se taire. Il faut contourner l’all ?e centrale du village en empruntant des venelles serpentant ? n’en plus finir. Surtout ne croiser personne, prudence oblige. Visite de nuit, visite fugace, visite chuchot ?e... Quel luxe de pr ?caution pour se glisser en ce hameau du Henan profond, ? l’heure o ? pourtant la Chine est acclam ?e sur la sc ?ne globale ! La police refoule rituellement les curieux venus jusqu’ici prendre la mesure de la plus grave catastrophe humanitaire dont la Chine ait eu ? souffrir depuis la r ?volution culturelle.

Houyang n’a rien d’exceptionnel : il n’est qu’un village parmi d’autres, banal, ordinaire, un de ces villages du Henan ravag ?s par l’explosion du sida, due au commerce d ?brid ? de sang qui s’ ?tait g ?n ?ralis ? dans la province dans les ann ?es 1985-1995. Un d ?sastre que le gouvernement central ? P ?kin a fini par admettre du bout des l ?vres, sous la pression internationale, mais que les autorit ?s locales du Henan s’efforcent toujours de censurer. Vaine entreprise : les villageois t ?moignent par courrier, par t ?l ?phone, en se rendant ? P ?kin, cahiers de dol ?ances ? la main, et des passeurs ouvrent nuitamment les sentiers interdits.

Xiao Zhou frappe ? une porte de bois. "C’est nous", souffle-t-il. Le battant s’ouvre sur une courette sombre. Un vieux couple, les parents de Xiao Zhou, introduit les visiteurs dans une pi ?ce faiblement ?clair ?e d’une ampoule. Un gar ?on dort, allong ? sur un lit de bois, la t ?te nue expos ?e au souffle glac ? s’infiltrant par la porte rest ?e entrouverte. "Sa m ?re, ma femme, est morte l’an dernier, dit Xiao Zhou. Elle avait 29 ans." Accroch ? sur le mur en ciment, un poster de Mao - ?poque du rebelle m ?che au vent - inspire ? la petite assistance quelques commentaires nostalgiques. "A son ?poque, les cadres ?taient purs et il n’y avait pas de sida." Des sacs de c ?r ?ales sont tass ?s dans un coin. On s’assoit sur des petits tabourets de bois. Puis Xiao Zhou commence ? raconter la folle histoire qui a emport ? sa femme et dont il est lui-m ?me un miracul ?.

Comme la plupart des habitants du village, le couple a vendu son sang pour am ?liorer son ordinaire de paysans pauvres. 50 yuans (5 euros) pour 400 millilitres : le rendement est tentant en cette Chine rurale mis ?reuse, rest ?e ? l’ ?cart de l’enrichissement du pays. Le bl ? au printemps et le ma ?s ? l’automne assurent juste la "survie", comme l’on dit ici. Pour le reste - l’ ?ducation, la sant ?, le mariage, la maison ? construire -, il faut trouver ailleurs des revenus d’appoint. Il y avait jadis une fabrique de po ?les et un atelier de textile. Ils ont ferm ?. Comment, d ?s lors, r ?sister ? la tentation du sang ?

"J’ai commenc ? ? vendre mon sang ? l’ ?ge de 19 ans, se souvient Xiao Zhou. A l’ ?poque, nous n’ ?tions pas encore mari ?s. Nous nous sommes install ?s avec l’argent du sang." Xiao Zhou a vendu "une centaine de fois". Puis il a arr ?t ? en 1993. "J’avais m ?ri. Je ne voulais pas faire ?a toute ma vie. J’ai eu de la chance car le gros de la contamination s’est produit dans les ann ?es 1994-1995." Xiao Zhou se reconvertit dans la ferronnerie, vend des fruits de mer, monte une p ?tisserie. En 2001, la terrible nouvelle tombe : sa femme est test ?e s ?ropositive. Xiao Zhou alors cesse toute activit ? professionnelle pour veiller exclusivement sur elle. Jusqu’ ? l’ultime souffle.

Un homme d’une cinquante d’ann ?es, ? la fine moustache, vient d’entrer dans la pi ?ce froide. Il est emmitoufl ? dans un manteau sombre. Il s’assoit sur le tabouret, toussote, se racle la gorge. Il s’identifie : Zhang Xinmin. Il est impatient de t ?moigner. "J’ai le sida moi aussi", dit-il. Il tend son avant-bras, piqu ? de dizaines de points noirs. "Il y en a aussi sur mon cou, mon torse, mes jambes, mes pieds." Il a compt ? : "J’ai vendu mille fois." Une vraie pompe ? sang, Zhang Xinmin, un sang renouvel ?, refabriqu ? apr ?s chaque livraison, une in ?puisable mati ?re premi ?re. "J’ai deux enfants, il fallait bien que je paie leur ?cole."

A force d’honorer de son sang les factures scolaires, Zhang Xinmin est tomb ? malade. C’ ?tait il y a deux ans. "J’ai commenc ? ? avoir des diarrh ?es, de la fi ?vre, des maux de t ?te, des maux de ventre et ma bouche a commenc ? ? pourrir." Tr ?s vite, il maigrit de dix kilos. L’an dernier, il d ?cide d’aller se soumettre ? un test ? la clinique de Shangcai, le district dont d ?pend le village de Houyang. "L ?, on m’a dit que j’ ?tais s ?ropositif." Il d ?plie son certificat de d ?pistage, un formulaire ?corn ? et frapp ? d’un sceau rouge. Il est titr ? : "Rapport HIV, premier test de la clinique de Shangcai". Troublante lecture : la s ?ropositivit ? de Zhang Xinmin n’est mentionn ?e nulle part. En guise de conclusion, le m ?decin a ?crit : "Am ?liorer la nutrition et bien se reposer." "Ils utilisent une formule ambigu ? pour ne pas laisser des preuves", explique Zhang Xinmin.

Eviter de laisser des "preuves" ! Comme l’on gommerait les traces d’un forfait ! D ?risoire camouflage alors que les gens meurent alentour. On le comprend ais ?ment : le fatal commerce du sang avait ?t ? encourag ? au plus haut niveau des autorit ?s locales. Le chef du d ?partement de la sant ? de la province, un certain Liu Quanxi, fut l’architecte illumin ? de ce syst ?me de collecte quadrillant la campagne, district par district, bourg par bourg, village par village.

Le hi ?rarque pensait avoir trouv ? le s ?same de la fortune : le sang, le sang bien rouge, bien frais, des paysans du Henan. Lors d’une r ?union, il tint les propos suivants : "Nous devons tirer profit des deux avantages de la province. Le premier est une population nombreuse. Le deuxi ?me est la qualit ? de son sang." Et il avait calcul ? : "Si entre 1 % et 3 % des 90 millions d’habitants du Henan pouvaient vendre leur sang une ou deux fois par an, nous pourrions g ?n ?rer des centaines de millions de yuans de profits."

Liu Quanxi voit les choses en grand. Il dispose d’une abondante ressource. Il lui faut d ?s lors des march ?s. Il prospecte m ?me le d ?bouch ? am ?ricain. Finalement, l’affaire ne se conclut pas. Qu’importe : la demande en Chine, o ? les h ?pitaux manquent de sang, est d ?j ? bien suffisante. L’industrie biotechnologique et pharmaceutique, friande de plasma, s’int ?resse elle aussi ? l’or pourpre du Henan. Les centrifugeuses prolif ?rent ainsi dans les villages. C’est l ? que le crime d’Etat se commet : la machine extrait le plasma du sang, lequel est ensuite r ?inject ? au donneur. Ou plut ?t aux donneurs, car la machine est collective. Aucune pr ?caution n’est prise. Les seringues ne sont pas st ?rilis ?es. Et c’est un r ?sidu sanguin m ?lang ? qui est r ?troc ?d ? aux donneurs.

"Donner son sang est un honneur !", clamait le slogan officiel. Le mot d’ordre attise une fi ?vreuse ru ?e vers le sang du Henan. D’interminables queues se forment devant les centres de collecte. Avant 1990, le centre le plus proche du village de Houyang ?tait ? Zhumadian, une localit ? plus au sud. Pour y arriver ? l’aube, juste ? temps pour trouver place dans la file, les jeunes quittaient le village ? minuit. Ils allaient vendre leur plasma comme d’autres partent au champ ou ? l’usine. "Ils ont pay ? leur maison avec l’argent du sang", dit Xiao Zhou en montrant le lieu de rendez-vous des d ?parts nocturnes : un bosquet d’arbres en bord de route. "La plupart d’entre eux sont morts maintenant", encha ?ne Xiao Zhou, pointant du doigt les masures de briques alentour. Vides ou presque.

C’est une inexorable agonie collective, une h ?catombe silencieuse dont les ?chos ne parviennent qu’ ?touff ?s ? l’ext ?rieur. Sur une population de 3 800 personnes, Houyang compte d ?j ? 300 morts emport ?s par le sida. Il faut ajouter au macabre bilan les cinq suicides d’habitants qui ne supportaient plus l’ ?tau de la mort se resserrant autour d’eux. Ils ont aval ? des pesticides, se sont pendus ? une poutre ou se sont pr ?cipit ?s au fond d’un puits. Toutes ces familles fauch ?es laissent des orphelins dont l’Etat ne s’occupe point.

Cheng Dongyang, la trentaine g ?n ?reuse, a pris sur lui de monter une petite ?cole destin ?e aux gamins en difficult ? exclus du syst ?me officiel. D ?pourvu de toute aide publique et ne vivant que gr ?ce ? des dons priv ?s, il y accueille aussi les "orphelins du sida". Pourra-t-il fonctionner encore longtemps alors que le pire reste ? venir pour Houyang ? Car il y a tous ces morts en sursis. Six cents villageois ont ?t ? test ?s s ?ropositifs. L’ampleur de la contamination est s ?rement sup ?rieure car beaucoup refusent le d ?pistage de peur d’apprendre la v ?rit ? ou parce que les tests demeurent trop on ?reux — 40 yuans (4 euros) — en d ?pit d’une diminution de moiti ? de leur prix.

Apr ?s des ann ?es d’indiff ?rence et de m ?pris, les autorit ?s locales t ?moignent d’un peu plus de compr ?hension depuis que les villageois ont manifest ? devant le si ?ge du district de Shangcai en mars 2002 sous une banderole calligraphi ?e en noir : "Vous avez souill ? notre sang, rendez-nous la sant ?." Depuis aussi que le gouvernement de P ?kin, somm ? de sortir de sa coupable l ?thargie par la communaut ? internationale, a envoy ? des consignes. A Houyang, l’ancien secr ?taire du parti, ha ? par la population, a ainsi ?t ? ?cart ? au profit d’un nouvel officiel, plus "indulgent", selon les villageois. Les frais de scolarit ? ont ?t ? abaiss ?s de 160 yuans (16 euros) ? 100 yuans (10 euros) par semestre.

La clinique du village, b ?tie mais longtemps ferm ?e, a enfin ouvert. Cinq m ?decins — un jeune fra ?chement form ? et quatre anciens "m ?decins aux pieds nus" de l’ ?re Mao — tentent de soulager les souffrances en distribuant des cocktails antir ?troviraux de fabrication chinoise. Le gouvernement subventionne ces soins sous la forme d’un "ch ?que m ?dicament" allou ? aux malades : 100 yuans (10 euros) par mois pour les cas "l ?gers", 200 yuans (20 euros) pour les cas "graves". Depuis que ces cocktails sont disponibles, le rythme des d ?c ?s s’est ralenti. "On est pass ? d’un mort tous les trois jours ? un mort tous les cinq jours", a calcul ? Xiao Zhou. Mais ces m ?dicaments produisent de tels effets secondaires - migraines, naus ?es, difficult ?s respiratoires, affections dermatologiques - que de nombreux villageois renoncent. Selon Xiao Zhou, "un tiers seulement des 600 s ?ropositifs supporte le traitement".

Liu Yuehua, elle, n’a pas support ?. Le cocktail lui allumait une insoutenable douleur au foie. Elle est allong ?e sur son lit surmont ? d’une moustiquaire. Un bouquet de flacons est riv ? au mur nu. A l’entr ?e de son mis ?rable logis, la photo de son mari tr ?ne sur une commode. Il est mort il y a deux ans, ? l’ ?ge de 42 ans. Liu Yuehua, elle aussi, a 42 ans. Elle respire p ?niblement, l ?ve une paupi ?re lasse, la referme et enfouit sa t ?te sous la couverture. Elle laissera deux orphelins.

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