Debating India

DU PAKISTAN ? L’ARABIE SAOUDITE

Aller simple pour le Golfe

Habib R. Sulemani

Friday 17 October 2003, by SULEMANI*Habib R.

Article paru dans le Courrier International, n?676, du 16 au 22 octobre 2003.

Apr?s quinze ans de labeur, Tariq Khan croupit en prison : son patron saoudien a voulu le punir pour avoir os? demander un cong?. Sa vie d?truite symbolise les malheurs de millions de ses concitoyens dans le Golfe ; un journal pakistanais en fait le r?cit path?tique.

"Dawn", Karachi

Partir travailler au Moyen-Orient ?tait tr?s en vogue au Pakistan dans les ann?es 80. Tout le pays vibrait aux cris enthousiastes de "Dubai chalo ! " (Partons ? Duba? !). De nombreux Pakistanais issus de la classe ouvri?re ou d’origine rurale quittaient alors le pays pour l’Arabie Saoudite, les Emirats arabes unis et les autres Etats du Golfe.

Muhammad Tariq Khan avait une vingtaine d’ann?es quand il a d?cid? de partir. C’?tait un jeune homme dynamique qui vivait ? Sherwan, un petit village ? 35 kilom?tres d’Abbottabad [dans la Province-de-la-Fronti?re-du-Nord-Ouest]. Son p?re, un militaire ? la retraite, travaillait dans une ?cole pour joindre les deux bouts et nourrir ses cinq enfants. Tariq avait fait des ?tudes mais avait d? les interrompre par manque d’argent. Et, comme de nombreux jeunes gens ? l’?poque, il r?vait de partir dans la r?gion du Golfe pour tenter sa chance. Son heure arrive en 1982, quand il obtient un travail dans une entreprise de boissons ? Djeddah [la capitale de l’Arabie Saoudite] et quitte le pays, plein d’espoir et accompagn? des pri?res de ses proches. Jeune et dynamique, le jeune Pakistanais travaille jour et nuit et se fait vite bien voir de son employeur saoudien, Cheikh Hussein al-Amoudi.

Tariq pense qu’il est plus s?r de laisser son sup?rieur g?rer ses ?conomies, car il croit pouvoir les r?cup?rer quand il rentrera chez lui. En 1984, un de ses fr?res meurt dans un accident de voiture. Il est alors autoris? ? effectuer une courte visite familiale. C’est la premi?re fois qu’il revoit les siens en deux ans. Puis il retourne au Pakistan pour se marier, en 1990. Ce deuxi?me s?jour dure seulement deux mois, et Tariq est absent pour la naissance de son fils, son employeur lui ayant refus? cette visite. L’employ? immigr? ?tait devenu un ?l?ment important de l’entreprise et personne ne pouvait le remplacer pendant son absence. Son chef lui promet de le laisser rentrer bient?t. Le temps passe et en 1994 Tariq re?oit une mauvaise nouvelle : son fils, qu’il n’a jamais vu, vient de mourir. Fermement d?cid? ? rentrer chez lui, il va voir son patron, mais celui-ci refuse une fois de plus de le laisser partir. Le chef d’entreprise saoudien vient de monter une nouvelle affaire ? La Mecque et ? M?dine, et Tariq doit rester ? Djeddah pour le remplacer. Le p?re de Tariq, qui souffre d’un cancer, souhaite voir son fils avant de mourir. Il s’?teint en 1997 sans l’avoir revu. De nouveau, Tariq demande un court cong?, mais sans succ?s. Son employeur refuse m?me de lui restituer son passeport, ses papiers (qu’il avait demand?s ? Tariq quand ce dernier avait ?t? embauch?) et son argent.

Affect? par la mort de son fils unique puis de son p?re, Tariq a alors une vive discussion avec Cheikh Hussein al-Amoudi, qui a d?clar? par la suite que son employ? ?tranger l’avait insult?. "Je vais te montrer de quel bois je me chauffe", lance-t-il ? Tariq, mena?ant, avant de le faire jeter en prison avec la complicit? d’un policier de M?dine. Selon le beau-fr?re du pauvre immigr?, "ce patron cruel a profit? de l’ignorance de Tariq en ce qui concerne les lois saoudiennes, l’a accus? d’avoir d?tourn? 28 000 puis 566 089 riyals saoudiens [environ 6 320 et 127 800 euros] et l’a envoy? en prison." L’affaire est alors port?e devant une cour saoudienne, qui prononce le jugement suivant : "Cette d?cision de justice concerne un ressortissant pakistanais, Muhammad Tariq Khan, accus? de fraude envers son employeur alors qu’il ?tait g?rant du magasin. L’accus? a reconnu les faits. La cour condamne donc l’accus? ? verser 566 089 riyals ? son patron." Selon Javed Khan, beau-fr?re de Tariq et titulaire d’un dipl?me universitaire, ce proc?s ?tait une mascarade : "Son ancien employeur a fait croire ? mon beau-fr?re que, s’il avouait, il pourrait ?tre lib?r? rapidement, mais que sinon il aurait les mains coup?es. Tariq, terrifi?, a donc pr?f?r? reconna?tre qu’il ?tait coupable." En 1999, le beau-p?re de Tariq, Ahmed Sultan, se rend en Arabie Saoudite accompagn? de son avocat pour rencontrer Cheikh Hussein al-Amoudi. Ce dernier dit aimer Tariq comme son propre fils, parce qu’il a fait prosp?rer ses affaires. Il pr?tend aussi avoir pardonn? ? Tariq et leur assure qu’il sera bient?t lib?r? de prison.

"Nous avons attendu dans l’angoisse le retour de Tariq, mais au lieu de le faire lib?rer son ancien patron a accru les charges port?es contre lui, disant qu’il l’avait escroqu? de 7 millions de riyals saoudiens [environ 1,6 million d’euros], une somme ph?nom?nale pour de pauvres gens comme nous. Ce fut un choc terrible", a racont? Ahmed Sultan. Apr?s de f?briles intercessions aupr?s du gouvernement, la famille de Tariq s’adresse directement au minist?re des Affaires ?trang?res du Pakistan. Le consulat pakistanais ? Djeddah leur d?clare alors dans un courrier que Tariq a ?t? lib?r?. Mais les proches apprennent avec stup?faction que Tariq est toujours en prison, et qu’il souffre d’amn?sie et de d?mence. A cause d’une grave maladie, il est si faible et si d?charn? qu’il ne peut plus se d?placer sans aide.

"Le cas de Tariq Khan est r?v?lateur du manque d’efficacit? de nos interventions ? l’?tranger", a d?clar? Mahboob Rahman, journaliste pakistanais de la m?me r?gion que la famille Khan. "De nombreux Pakistanais innocents croupissent dans les prisons ?trang?res et c’est au gouvernement de faire campagne pour leur lib?ration." La m?re de Tariq a lanc? un appel suppliant au pr?sident pakistanais, Pervez Musharraf : "Si nous ?tions riches, nous n’aurions jamais envoy? notre fils ch?ri si loin de chez nous. Je suis une vieille femme et mon dernier souhait avant de quitter ce monde cruel serait de revoir mon fils. Y a-t-il quelqu’un ici-bas qui pourrait dire ? l’employeur saoudien qu’il a suffisamment puni Tariq ? Son fils unique et son p?re sont morts pendant son absence, je suis sur mon lit de mort, Tariq lui-m?me a perdu la raison, sa femme est en train de vieillir sans lui et notre famille est compl?tement d?truite ? Que lui faut-il de plus ? Comment se justifiera-t-il aupr?s d’Allah le jour du jugement dernier ? Y a-t-il quelqu’un pour transmettre les cris d’une vieille m?re ? la terre sacr?e du Proph?te et lib?rer mon fils de prison ? Qui transmettra ma demande pour lib?rer mon fils innocent qui croupit en prison ? " Sabiha Bibi, l’?pouse de Tariq, ajoute : "Je demande seulement aux gouvernements islamiques de l’Arabie Saoudite et du Pakistan de lib?rer mon mari innocent, que je n’ai pas revu depuis notre mariage. Si quelque chose devait lui arriver, je demanderais ? Allah le jour du jugement dernier de me venger de Cheikh Hussein al-Amoudi et des chefs des deux gouvernements." Et Javed Khan, le beau-fr?re du prisonnier, poursuit : "Au nom d’Allah, nous demandons au monde entier de nous aider ? faire lib?rer Tariq de prison. Nous demandons au gardien des lieux sacr?s, au roi Fahd et au prince Abdullah d’Arabie Saoudite, au pr?sident et au Premier ministre du Pakistan, au pr?sident de la Ligue musulmane, ? la Commission des droits de l’homme et ? ses militants dans les deux pays et dans le reste du monde de nous aider ? lib?rer Tariq pour raisons humanitaires."

Difficile de retenir ses larmes devant les ?preuves subies par la famille de Tariq Khan et devant tant de cruaut?.

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