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FICHE DE LECTURE

"Representation and Party Politics"

B.D. Graham

Monday 4 July 2005, by VERNIERS*Gilles

L’ouvrage de Bruce D. Graham, paru en 1993, attaque un ensemble de questions fondamentales relatives à la place et au rôle des partis politiques dans les démocraties libérales. Quelles fonctions les partis politiques servent-ils? Quelle est la nature de la relation qui les lie aux citoyens? Constituent-ils un simple moyen/véhicule de reproduction des élites? Il entend, pour répondre à ces questions, poursuivre le double objectif de combler d’une part quelque vide dans la littérature sur les partis et les systèmes de parti et de traiter d’autre part ces théories en les appliquant à des cas et des situations concrètes rythmant la vie des partis politiques, d’où l’importance accordée à la question des conflits intrapartisans. Pour ce faire, il structure son livre de manière assez systématique, débutant par un compte-rendu des différentes théories relatives aux partis politiques et aux systèmes de partis pour poursuivre l’examen d’une série de questions tirées de l’observation de cas particuliers, qu’il met en relation avec les cadres théoriques précédemment décrit.

1) Les théories des politiques de partis

La réfléxion sur les partis débute sur une dichotomie séparant la vision sceptique du phénomène de l’organisation partisane - qui considère les partis comme facteurs de divisions artificielles et inhibiteurs de l’expression de l’opinion publique - d’une vision libérale, insistant sur le besoin nécessaire d’organisation de la discussion des affaires publiques.

Représentation et généalogie des organisations partisanes

Les premières approches, intraparlementaires, faisaient généralement état d’une méfiance sourde contre les organisations partisanes et les politiques de partis. Attentif aux conditions d’établissement de la démocratie, Tocqueville critique le caractère plébiscitaire de l’élection et des partis qui en fournissent l’instrument. John Stuart Mill met en garde contre la menace que représente le radicalisme partisan centripète et souligne la nécessité de la bonne entente entre les factions modérées de chaque camp pour agir comme effet stabilisateur. Bagehot, quelques décennies plus tard, met en question l’efficacité du parlement et dénonce le rôle des personnalités et des partis qui les supportent dans le dévoiement des missions des instances de représentation. Ces trois approches partagent un intérêt commun pour la représentation comme moyen de désigner des députés à même de porter le changement social et les opinions des divers communautés locales mais restent fort critiques et sceptiques quant à la réalisation de ces objectifs par les organisations partisanes.

D’autres approches, ultérieures et extraparlementaires cette fois (c’est-à-dire s’intéressant davantage à l’insertion des partis dans le paysage politique et s’attachant davantage à leurs caractéristiques interne), s’attaquent également aux organisations partisanes. Ostrogorski dénonce l’effet de distorsion du système de représentation que nourrissent les partis, par des dispositifs de patronage et par la mécanisation du processus électoral. Il accuse les partis de diviser artificiellement les électeurs en camps séparés par un processus de "formalisme politique" et considère les partis politiques avant tout comme le véhicule des oligarchies. Dans une perspective moins négative, Lawrence Lowell fait l’éloge du bipartisme, qui permet de transformer des myriades de demandes en programmes pour l’action gouvernementale distincts et permet ainsi de renforcer le soutien populaire aux régimes démocratiques. Son éloge reste cependant une critique a contrario du multipartisme.

Dans la même lignée, James Bryce, qui considère les partis comme un incident naturel et probablement inévitable du gouvernement démocratique, souligne leur fonction éducatrice, les masses étant au naturel politiquement passives. Ces approches ont en commun de se méfier a minima du multipartisme et de la polarisation. L’efficacité du système est jugée comme étant inversement proportionnelle au nombre de partis.

Les premiers travaux sur les partis politiques - fortement marqué d’un point de vue normatif - varieront tous de la même manière, entre une acception optimiste (les partis fournissent des liens essentiels entre les citoyens et le gouvernement et permettent dans une certaine mesure leur éducation politique) et pessimiste (distorsion de la représentation et dangers des oligopoles et de la compétition destructrice).

L’expérience actuelle et les théories plus récentes fournissent un point de vue plus réaliste et nuancé que ces deux positions. Il est ainsi généralement admis que la compétition partisane sert à réguler des conflits latents entre des groupes sociaux et à représenter diverses sections de la communauté au Parlement. Plus généralement, les partis sont vus comme le moyen le plus efficace pour générer une acceptation du principe de souveraineté populaire et de responsabilité des mandataires devant les électeurs.

2) Les théories des systèmes de partis

Graham relève deux types de théories, les unes portant sur la généalogie des systèmes de partis et sur le poids de l’histoire dans leurs processus de formation, les secondes s’attachant aux aspects plus formels et abstraits des systèmes de partis et se penchant davantage sur la manière dont ceux-ci organisent le débat politique et sur la structuration de la compétition politique.

Théories historiques et sociologiques des systèmes de partis

Les premières théories normatives favorisent le modèle bipolaire, plébiscité pour ses vertus stabilisatrices et organisatrices et dénoncent les effets déstabilisateurs d’une compétition politique trop intense. Ces analyses, dominantes au cours du 19e siècle, soulignaient la congruence entre un système bipartisan et la propension naturelle des sociétés à se diviser en deux camps (libéraux - conservateurs, propriétaires travailleurs, etc;).

Ces théories furent remises en cause par la fragmentation progressive des systèmes de partis européens, du fait de l’apparition de nouvelles forces politiques (pour l’essentiel socialistes) et du déplacement du lieu de la compétition politique des chambres parlementaires à l’espace public (résultat de l’extension du droit de vote). Point commun à tout ces travaux : les systèmes de partis sont considérés comme le prolongement quasi organique des clivages sociaux, et constituent à ce titre des projections dans l’arène politique des groupes sociaux sous-jacents.

Première grande synthèse des théories sur l’évolution des systèmes de partis de Duverger, qui confirme cette propension quasi mécanique de l’espace social à se scinder en deux groupes antagonistes (nature duale de l’opinion), avec des évolutions de contenus (de la dyade libéral - conservateur à la dyade travailliste - conservateur). Duverger entend construire une théorie générale du comportement politique qui conditionne l’autonomie relative des systèmes de partis à leurs relations avec les gouvernements et l’électorat. Les systèmes multipartites sont le résultat de processus de scissions de partis, du fait du croisement de clivages en leur sein et au sein du système électoral (caractère non-mutuellement exclusif des clivages sociaux). Il relève également quatre types de processus explicatifs des variations du changement des systèmes de partis, reposant sur les variables du système électoral et du changement social : l’alternance, favorisée par un système électoral majoritaire et une société fortement polarisée, la distribution relativement constante de la force de parti du fait du scrutin proportionnel, la domination du fait de la présence d’un parti hégémonique et la tendance pour un parti de passer à gauche, du fait de pressions de nouvelles couches sociales.

Toujours dans le même paradigme, les travaux de Lipsett et Rokkan approfondissent l’étude entre clivages sociaux et systèmes de partis. Les partis politiques et les systèmes de partis sont la traduction politique de transformations sociales majeures. Les trois grandes phases révolutionnaires (nationales, industrielle et internationale) furent génératrices de clivages sociaux qui trouvèrent leur traduction politique dans la formation d’organisations partisanes vouées à la représentation des différentes sections de l’électorat ainsi constituées. Ces études ont fournit la matière nécessaire à l’édification de typologies de systèmes de partis politiques, séparant, dans la formulation de Giovanni Sartori les systèmes bipartisans des systèmes multipartisans. Reposant davantage sur des critères de pertinence que de nombre, cette typologie, raffinée par la subdivision des systèmes multipartisans en cinq catégories (extrême et polarisé, modéré, système dominant, de parti unique et atomisé) est fondée sur la permanence de configurations de relations de partis dans des sociétés données (relative permanence des rapports de forces, avec plus ou moins de variations possibles selon le type de système) et constitue une base pour l’étude des rapports entre systèmes de partis et structure sociale.

On reste toujours dans un schéma explicatif d’adéquation entre structure du système de partis et structure sociale. Il est donc naturel que des chercheurs aient explorés les bases sociales mais aussi géographiques des partis pour rendre compte des rapports de force politiques. A cet égard, c’est la classe qui constitue la variable de choix dans l’explication des fondations des partis politiques, en structurant l’électorat en catégories délimitées et quasi endogames (Butler et Stokes). Si l’on admet aujourd’hui que la classe a perdu de sa pertinence comme facteur structurant privilégié des allégeances électorales(apparition de nouveaux clivages, renforcement de la classe moyenne et recentrement de la compétition et du débat politique), elle reste un "agent actif" du "processus d’apprentissage tout au long de la vie" (Rose et MacAllister) : socialisations, engagement normatif, héritage, etc. autant de réminiscence du poids structurant du clivage de classe.

De leur côté, les théories du réalignement critique entendent démontrer l’importance du facteur géographique et le caractère cyclique et non linéaire du changement des systèmes de partis. Ces théories postulent qu’une conjonction de facteurs cumulatifs préparent un territoire donné (une province, une région, une localité) à un balancement du soutien électoral d’un gros parti vers un autre (Key et Burnham). Divers auteurs ont montrés que les crises économiques (Key et Sundquist), les réalignements séculiers (Burnham) ou certaines politiques particulières (Sundquist) constituent autant de signes avant-coureur de ces réalignements. Si ces théories ne permettent pas ou peu la comparaison (elles sont nées et restées circonscrites dans le cadre nord-américain) et malgré une valeur prédictive discutable, elles soulignent avec raison le rôle actif des partis dans le saisissement des opportunités générées par les crises et les réactions de mécontentement de l’électorat, et permettent ainsi de relativiser les analyses de réalignements partisans uniquement formulés en terme de phénomènes électoraux (Clubb, Flannigan et Zingale).

Théories abstraites des systèmes de partis

Si les théories précédentes, historiques et sociologiques, permettaient de répondre aux questions de l’origine et du développement des systèmes de partis dans des contextes culturels donnés, les théories abstraites se concentrent sur des questions plus fonctionnelles et utilitaristes relatives aux relations générales entre les systèmes de partis et les autres systèmes au sein d’une structure politique. Une première famille de théories veillera à introduire la rationalité des acteurs dans les processus et dynamiques politiques. Une autre soulignera l’importance des variables systémique dans l’étude des processus politiques.

Schumpeter développe une théorie rationnelle et instrumentale du phénomène des partis en faisant de ceux-ci les instruments de la compétition entre élites rivales, en permettant à celles-ci d’aggréger des voix et de former l’opinion publique par la même occasion. L’incapacité politique et le peu de conscience politique des électeurs fournissent le terreau de leur instrumentalisation par des élites en compétition, compétition qui, pour être efficace, recquiert l’aggrégat d’un certain nombre de conditions, au nombre desquelles l’existence d’une bureaucratie capable et respectée, la "qualité" des leaders, la limitation des domaines exposés au processus de décision démocratique, l’auto-contrôle démocratique des citoyens (respect de la loi) et un degré de tolérance minimal pour les différences d’opinion.

Anthony Downs rendra leur rationnalité aux électeurs, atomisés ou organisés en groupes d’intérêt, en édifiant un modèle explicatif du comportement politique reposant sur le choix rationnel en situation d’incertitude (incertitude du fait de l’insuffisante information de l’ensemble des acteurs sur les autres), la scène politique fournissant l’arène de rencontre de rationalités divergentes. Il montre que les opinions et les systèmes de partis se structurent sur un axe gauche-droite et que la configuration des partis et de l’opinion dépend de la distribution de ceux-ci sur cet axe. Une distribution unimodale et symétrique concentrée au centre nourrira un système bipartisan plus ou moins convergents et une distribution unimodale concentrée aux extrêmes nourrira un système antagoniste instable. Une distribution polymodale avec plusieurs points de concentration offrira à considérer un système multipartisans avec une forte propension à former des coalitions.

Cette théorie utilitariste repose sur deux hypothèses centrales (motivation des partis et rationalité des citoyens) et peut s’appliquer à de nombreux cas empiriques et permet de se dégager du caractère trop individualiste ou trop organiciste des théories précédentes.

Exemple de théorie organiciste, l’approche systémique de David Easton. L’idée de base d’une théorie systémique est que tout schéma cohérent d’activité peut être abstrait de son ancrage et peut être spécifié comme un ensemble de variables indépendantes existant dans un environnement qui influence sa stabilité et ses opérations. Easton définit le système politique comme un "système d’interaction à travers lequel des valeurs sont autoritairement allouées pour une société", système inséré dans un double environnement, intra-sociétal (systèmes sociaux, écologiques, biologiques, etc.) et extra-sociétal (systèmes politiques internationaux, systèmes écologiques internationaux et systèmes sociaux internationaux). Ce double environnement fournit des "inputs" (des demandes et des soutiens politiques) au système politique qui les convertit en output (sous forme de décisions politiques, de lois ou de formes de rétribution diverses). Ces outputs servent également à entretenir une boucle ("loop") de feedback par lequel l’environnement reçoit les réponses aux demandes qu’il a formulé. La survie du système politique dépend dès lors de sa faculté à produire des outputs adéquats et de convaincre les demandeurs de les accepter.

Dans un tel schéma, qui présuppose un net distinguo entre système politique et les autres systèmes existant (sociaux et économiques), le système de partis fait office de mécanisme régulatoire. Cette théorie repose en définitive sur l’hypothèse de l’existence de certains processus caractéristiques de tous les systèmes politiques, sans égard aux variations de formes et de structure. Il a pour conséquence de réduire le rôle des institutions en tant que producteur des normes.

L’approche systémique d’Easton consiste en définitive à accorder au système politique une fonction particulière dans un système plus général. C’est dans cette voie que s’engage Gabriel Almond lorsqu’il définit le système politique comme un "système d’interaction que l’on trouve dans toute société indépendante qui remplit les fonctions d’intégration et d’adaptation (de manière interne et vis-à-vis d’autres sociétés) au moyen de l’emploi - ou de la menace de l’emploi - de compulsions physiques plus ou moins légitimes. Le système politique est le système légitime, garant de l’ordre et transformateur de la société". Les institutions politiques ont une fonction essentiellement aggrégative (articulation des demandes et des intérêts aggrégés ou combinés dans une société politique). Le système politique est nourrit par la socialisation politique et le recrutement, l’articulation et l’aggrégation des intérêts ainsi que par la communication politique (fonctions d’inputs). Il produit en échange des décisions politiques, les applique et veillent à leur maintien (fonctions d’output). Un système politique sera d’autant plus efficace que les frontières entre institutions, entre société et politique seront bien tracées. Les pays à forte bureaucratie (comme l’Inde) ne se distinguent pas par leur efficacité politique du fait du brouillage des frontières institutionnelles.

L’approche fonctionnaliste d’Almond ne permettant pas la comparaison avec les systèmes politiques émergeants de la période postcoloniale, la théorie des systèmes de partis s’orientera vers des théories de moyenne portée, comme celle de Myron Weiner sur les politiques des aires en développement. Le succès des organisations partisanes en Asie du Sud reposera davantage sur leur capacité à construire des mouvements de masse, à formuler des idéologies nationalistes rassembleuses et à développer des techniques d’agitation contre les puissances coloniales que par leurs capacités aggrégatives des demandes du système.

Pour Graham, ces approches générales varient les unes des autres du point de vue de l’approche et des objectifs, mais partagent un certain nombre de caractéristiques communes. Elles soutiennent toutes que les systèmes de partis agissent comme des agents effectifs pour l’Etat en évaluant et résolvant des problèmes politiques et donc en maintenant la cohérence et la stabilité du système (ou du moins, c’est ce qu’ils devraient faire). Elles soutiennent toutes que les partis - au sens occidental du terme - ne peuvent exister que dans des sociétés urbaines, éduqués et ne connaissant pas trop de divisions sociales. Il fait remarquer que l’Inde constitue un contre-exemple, en montrant que des institutions, une compétition électorale libre et intense peuvent être compris et valorisés par une population massivement rurale et peu éduquée.

Enseignements

Ces comptes-rendus partiels des théories des systèmes de partis le conduisent à souligner quelques vides dans la théories ds partis politiques - particulièrement dans l’étude des processus internes - et à formuler plusieurs voies d’enseignement :

Premier enseignement : Ne pas considérer les systèmes de partis comme une entité constituée mais plutôt comme une arène sociale peu organisée dans laquelle divers groupes d’acteurs se battent pour maintenir leurs marges de manœuvre et leurs positions relatives. Plaidoyer pour une théorie dynamique des systèmes de partis.

Deuxième enseignement : Etudier les propriétés formelles et produire des classifications ne permettent pas en soi d’étudier les aspects dynamiques des systèmes de partis, et plus particulièrement les processus dynamiques internes. Pour ce faire, Graham propose l’étude des systèmes de partis et des partis politiques en situation, c’est-à-dire au cours des périodes particulières qui rythment leur existence et les affectent tant en forme qu’en contenu, à savoir : les campagnes électorales, les débats parlementaires, les crises externes et internes, les processus de nomination, etc. L’étude des processus internes permet par ailleurs de rendre compte de leur continuité ou de leur disparition dans un environnement systémique évolutif

Troisième enseignement : Considérer les partis politiques et les systèmes de partis comme une simple translation des rapports sociaux (McIver parle de "translation démocratique de la lutte des classes") ne permet pas de rendre compte des dynamiques internes ni de l’autonomie relative des partis politiques, qui peuvent décider d’élargir leur base sociale au-delà des clivages sensés les structurer.

Quatrième enseignement : Les approches organicistes ne permettent pas la comparaison du fait de leur volonté de recherche d’invariants explicatifs des systèmes politiques.

Cinquième enseignement : nécessicé de se départir des analyses normatives des partis politiques typiques des premiers travaux en la matière. Les partis politiques doivent être étudié pour ce qu’ils sont et ne doivent pas être évalués selon un modèle de référence inspiré de la théorie politique (la représentation politique, par exemple).

Commentaires


- Graham ne fait pas tout à fait justice à l’approche systémique en ne soulignant que son caractère extrêmement généraliste et anti-particulariste. L’approche systémique peut inclure des éléments spécifiques à un système particulier et peut permettre de faire émerger un modèle spécifique d’organisation. On peut distinguer l’approche systémique ainsi caractérisée de l’analyse systémique, qui vise comme le fait Easton à définir des modèles d’organisation d’application générique. L’approche systémique doit en outre intégrer non seulement les propriétés formelles d’une organisation mais également étudier les interactions réelles et repérer, le cas échéant, des phénomènes de congruence ou d’interférence entre les deux types d’interaction.

- Pour autant, il a raison de critiquer le caractère par trop déterministe et réducteur des approches rationnelles, qui laissent peu de place à l’analyse des processus internes du système politique (et plus particulièrement les conflits internes) ainsi que l’ambition holistique des théories systémiques et fonctionnalistes, antinomiques à l’effort comparatif du fait de leur volonté d’effacement des particularités au profit de la recherche d’invariants explicatifs du système politique. Ceci dit, ces théories peuvent fournir un cadre heuristique de base pour des théories de moyennes portées qui, elles, réintroduisent les particularités et s’intéressent aux processus d’interaction réels à l’œuvre au sein des systèmes politiques.

3) Les partis politiques en tant qu’organisation

Graham souligne le caractère vain de rechercher une définition générique des organisations partisanes. La structure des partis, leurs objectifs, et leur force sont variables dans le temps et l’espace au sein d’un même territoire. C’est pourquoi toute tentative de définition des partis politiques est une tentative de classification, visant à décrire les différents types de partis.

Cet effort classificateur était déjà présent dans les théories des systèmes de partis reposant sur l’hypothèse de l’adéquation entre clivages sociaux et configuration du système de partis (Lipsett et Rokkan). L’idée que les partis politiques se sont édifiés sur et se définissent en fonction des clivages sociaux pré-existant a été formalisée par Daniel-Louis Seiler, qui identifie quatre types dyadiques de partis selon les types de clivages à l’œuvre dans le champ social : partis de classe (clivage propriétaires - travailleurs), partis cléricaux et anti-cléricaux (clivage Eglise - Etat), partis centralistes et séparatistes (clivage centre - périphérie) et partis agraires (clivage ville-campagne). Outre le problème de la position de l’observateur dans cette théorie, mis en situation de juge sur la portée des clivages et de l’adéquation avec des partis politiques, cette typologie n’épuise pas le spectre des formes de partis, notamment en n’incluant pas les partis régionaux non séparatistes. Par ailleurs, cette théorie n’explique pas que plusieurs partis puissent coexister et entrer en compétition sur un même clivage. Cette théorie mène à penser enfin que chaque parti chasse dans un domaine réservé, ce que ne reflète pas la réalité de la compétition politique dans la plupart des sociétés démocratiques.

Une autre voie de classification des partis politiques consiste à les distinguer selon le type d’unité locale qui les compose. Maurice Duverger distingue ainsi le caucus (comité de notable soucieux de nommer les candidats) de la branche (corps de membres actifs entre les élections), de la cellule (petit corps discipliné aptes à l’agitation et la propagande) de la milice (petits groupes de citoyens organisés prêts à prendre les armes pour prendre le pouvoir ou défendre le parti). Il associe ces quatre types élémentaires d’unités locales à des types de partis particuliers : le caucus et les partis de cadre, la branche et les partis de masses, la cellule et la milice pour les partis communistes et fascistes.

Cette distinction entre parti de cadre et de masse servira de base à William Wright pour distinguer les partis rationnels-efficients - machines voués à la conquête du pouvoir par des moyens démocratiques - des partis-démocraties, davantage tournés vers la production et la défense d’idées, de programmes. Pour Wright, tous les partis peuvent être distribués dans un des deux côtés.

Problème de ces approches : elles édifient souvent des typologies aux variables non-mutuellement exclusives. De nombreux partis peuvent emprunter des caractéristiques propres à différents types de partis, peuvent parfois mimer un type d’organisation qui a réussi à un autre type de parti et y greffer un contenu idéologique ambigu, etc. D’autres études - dites de moyenne portée - vont se concentrer davantage sur le mode d’organisation des partis politiques.

Un groupe d’études allant dans cette direction vient des travaux de Robert Michels sur l’oligarchie, caractéristique mécanique et nécessaire de toute forme d’organisation politique. Joseph Schlesinger tentera de démontrer la forme générale que doit prendre une théorie de l’organisation de parti, en différenciant ce type d’organisation particulier des autres types d’organisations (entreprise privée, agence publique et groupe d’intérêt). Contrairement aux autres types d’organisation, toute organisation partisane est confrontée au problème du maintien dans le temps et de la compensation de ses membres. Les partis politiques sont des organisations non permanentes tributaires du soutien des électeurs et de ses membres, dont l’allégeance est obtenue grâce à des mécanismes de compensation matérielles et symboliques. Autre caractéristique des organisations partisanes : celles-ci peuvent développer des organisations informelles constituée autour d’un leader bénéficiant d’appuis institutionnels, ce qui explique pourquoi nombre de crises de leadership accompagnent souvent des crises d’organisation.

Si l’on s’accorde sur les prémisses de la définition d’un parti rationnel-efficient (machine à gagner les élections), on ne peut qu’être surpris de la variété de forme que peuvent prendre ces partis. Panebianco fournit une explication à cette diversité en produisant un schéma classificatoire des partis prenant en compte leur développement historique. La thèse de cette explication est que les bases du développement d’un parti politique sont mises en place lors de la lutte pour les positions en son sein au cours de sa phase de formation. Cette lutte et sa cristallisation/institutionnalisation dans une forme organisationnelle constitue l’empreinte génétique du parti, qui se perpétuera malgré les variations ultérieures. Cette théorie remet en cause le postulat de Kirscheimer selon lequel les grands partis d’intégration de masse se transformeraient en partis attrape-tout. Partant de cette perspective, Panebianco décrit la vieille forme comme parti bureaucratique de masse et la nouvelle comme parti électoral-professionnel, transformation poussée par les changements sociaux et de la communication politique.

Autre voie pour distinguer les partis politiques, Ken Lawson distingue les manières par lesquelles les partis fournissent du lien entre les citoyens et l’Etat (les partis comme médiateur du lien entre citoyens et Etat). Il distingue quatre formes de liens : participatif (agences de participation au gouvernement), électoral (structuration de l’offre politique), clientéliste (octroi de faveurs en échange de l’allégeance) et directif (parti employé par l’Etat comme agent du contrôle social).

Enseignements

Premier enseignement : Danger de considérer le parti comme un acteur unique. Si un parti doit pour des raisons de cohérence et de stratégie faire montre d’un visage unique vis-à-vis de l’électeur et de ses opposants, ce n’est pas pour autant que celui-ci soit monolythiquement constitué et ne tolère pas un certain degré de différenciation en son sein, différenciation territoriale ou de faction (étude de la stratarchie par Samuel Eldersveld).

Deuxième enseignement : Importance des théories de moyenne portée pour mieux rendre compte de la diversité de formes et pour élargir le champ d’investigation de la politique comparée.

Troisième enseignement : Nécessité de la comparaison pour édifier des typologies les plus inclusives possibles

Quatrième enseignement : l’analyse des partis comme organisations distinctes, malgré leurs différences de forme, a permis de comprendre de quelle manière les partis diffèrent de tout autre type d’organisation.

Cinquième enseignement : Le recours aux analyses en termes de types-idéaux permet de plonger dans la diversité des formes d’organisations partisanes.

Sixième enseignement : Dans les deux cas, l’analyse des structures peut permettre de rendre compte des dynamiques de l’activité des partis dans le temps. Une analyse des structures n’est pas nécessairement une analyse structurelle ou structurale, cherchant une fois encore à identifier des invariants.

Commentaires

- Toute typologie est par définition une réduction visant à être aussi exhaustive que possible en définissant les variables de comparaison susceptibles d’intégrer l’ensemble des cas de figures. Le problème tient que généralement, un seul type de critère ne permet pas cette exhaustivité et que souvent encore, le recours à des critères croisés empêchent l’édification de typologies claires et bien délimitées. Cela ne doit pas décourager à l’effort de produire des typologies, celles-ci ayant davantage une vocation heuristique que de rendre compte du réel dans des termes formalisés. Ainsi, cela n’est pas très grave que certains partis se situent à la frange de catégories ou de types si ceux-ci permettent de rendre lisible un paysage politique complexe.

- Contrairement aux théories précédentes relatives au systèmes de partis et à leurs intégrations dans leurs environnements, ces théories de l’organisation révèle que les partis, en tant qu’organisation, poursuivent des objectifs et des intérêts qui leurs sont propres avant d’agir comme courroie de transmission des demandes sociales. Les partis politiques, au cours de leur formation et institutionnalisation, deviennent des organisations dont le maintien devient un objectif en soi et qui développe toute une gamme d’activités pour parvenir à cet objectif.

Deuxième partie : Rassemblements et partis

Comme annoncé dans son introduction, Bruce Graham s’attaque à l’étude des partis politiques en situation particulière, fort de l’idée que c’est précisément l’étude contextualisée des organisations partisanes qui permet d’établir les outils et cadres conceptuels idoines à l’étude des systèmes politiques

- les leaders exceptionnels et l’ordre démocratique : concentration des pouvoirs dans une main unique lors de circonstances exceptionnelles

- les politiques de rassemblement : union de forces politiques plus ou moins antagonistes lors de circonstances particulières (cas de la France dans les années 1940)

Les leaders exceptionnels et l’ordre démocratique

Graham s’interroge sur la place et les fonctions des leaders exceptionnels dans les régimes démocratique et réfléchit sur leur propension à octroyer sous certaines circonstances à un individu des pouvoirs exorbitants. Diverses théories tentent l’explication et toutes reposent a minima sur trois éléments de base, à savoir :

La reconnaissance qu’un régime constitutionnel doit être souple et adaptable au changement, que le peuple doit pouvoir reprendre les choses en mains une fois les circonstances exceptionnelles passées et non adéquation nécessaire entre leadership exceptionnel et tyrannie, l’exercice de celui-ci s’effectuant dans un cadre législatif et conventionnel.

Premier courant de pensée initié par Max Weber, qui associe le leadership exceptionnel à l’autorité charismatique, marquée par la dévotion suscité par le leader du fait de ses qualités exceptionnelles. Dans un cadre de représentation, ce leadership peut prendre la forme d’une démocratie plébiscitaire, dans laquelle un leader proclame agir au nom de la masse. Cette théorie est influencée par la croyance que le processus de représentation est dominé par des élites (David Beetham) et donne à penser qu’il peut y avoir antagonisme entre un leader charismatique et les impératifs des organisations partisanes (Reinhard Bendix). Un leader charismatique peut être tenter à s’adresser à la masse pour contourner son propre parti.

Ces théories furent vite discréditées car associées aux concept de leader national dans les régimes fascistes. Il était tentant alors de distinguer une sphère rationalisée de l’exercice du pouvoir de la sphère sociale "irrationnelle" l’entourant (Karl Mannheim). Cette distinction devait expliquer l’allégeance massive et aveugle des peuples à la tyrannie d’un seul, bien au fait du fonctionnement de l’appareil social et politique. Ernst Cassirer poursuit dans cette voie en discutant la relation entre le peuple privé de sens et le leader habile à la construction et à l’utilisation de mythes politiques. Les situations de crises, de stress, poussent les masses à l’irrationalité et à la recherche d’allégeance sous une bannière unique, d’un individu unique incarnant les aspirations populaires. Ces théories reposent sur l’idée que tout système d’organisation politique rationnelle repose sur un fond d’irrationalité, lequel ressurgit lorsque le système rationnel ne parvient plus à assurer la stabilité voire la pérennité du système politique. Cela dit, depuis la fin de la guerre, on distingue les types de leadership et les techniques associées au fascisme, montrant par là la compatibilité des leaders exceptionnels (de Gaulle, Churchill, Mendès-France...) à l’ordre démocratique.

Ce sont bien les circonstances (crises, guerres) qui expliquent le retour à des formes d’exercice du pouvoir plus aristocratiques (Stanley Hoffman). Les sociétés démocratiques modernes reposeraient ainsi toujours sur un fond d’Ancien régime, qui ressurgit lorsque les démocraties sont gravement perturbées. Exemple : coexistence dans le régime démocratique français de la double tradition bonapartiste et républicaine (André Siegfried).

L’exemple des rassemblements gaulliens successifs (chapitre 7) illustre bien la présence de ce dualisme. Le XXe siècle fournira à plusieurs reprises au même homme (à une exception près) les circonstances favorables et nécessaires à l’exercice quasi solitaire du pouvoir dans un cadre démocratique. La guerre et la formation d’un gouvernement en exil tout d’abord, la guerre froide, la crise indochinoise et la guerre d’Algérie fournirent à de Gaulle et à Mendès-France les circonstances favorables à la conduite de politiques de rassemblement. Les nombreuses sorties de de Gaulle contre les partis, ses tentatives de modeler un régime centralisé et présidentialiste, la création du RPF, sont autant d’indice d’un individu conscient du caractère opportun de l’exercice solitaire du pouvoir en circonstances difficiles.

Graham distingue enfin la rhétorique de rassemblement de la rhétorique populiste, qui, contrairement à la première, ne s’adresse qu’à une section de l’électoral - fût-il majoritaire (la masse vs élites), insiste sur les différences entre masses et élites là où le rassembleur (par définition) cherche à les unir, considère l’élection comme l’occasion d’une mise au procès du pouvoir en place et des institutions.

L’expérience des politiques de rassemblements

Les mythologies sous-tendant les cultures politiques affectent l’attitude des peuples à l’égard des politiques de rassemblement. L’examen de différents cas permet à Graham d’en rendre compte.

La France

Politiques de rassemblement liées au bonapartisme, système dans lequel un homme fort en appelle aux masses en utilisant les techniques du plébiscite pour obtenir l’approbation pour ses actions, réduire et subordonner le parlement et finalement rétablir l’ordre dans un cadre démocratique. Tous les dirigeants ultérieurs de la IIIe République furent attentifs à l’émergence de leaders potentiels, particulièrement issus des rangs de l’armée (boulangisme) et des partis, tenus à l’écart des théories françaises de la représentation. L’introduction progressive de scrutin à la proportionnelle sera considéré comme un remède à la concentration des pouvoirs et favorable à la stabilisation des partis.

L’Angleterre Graham remarque que la conduite de parti y a toujours été plus forte et acceptable qu’en France (structuration des partis ce masse, héritage ancien, forte organisation locale des partis, polarisation de l’électorat). Plus grande adéquation entre le système de partis et l’appareil institutionnel (ou les partis ne s’opposent pas à la une conception généraliste de la représentation, comme c’est le cas en France). Les leaders de rassemblement étaient généralement issus des marges des organisations partisanes (exemple de Churchill mis sur la touche des années avant la guerre).

Etats-Unis Graham note une forte propension à la conduite de rassemblement, du fait du poids du suffrage universel et de l’élection présidentielle. Le mode de scrutin et le cadre institutionnel influence grandement la manière dont les partis désignent leur candidat, devant être à même de ratisser plus large que dans les rangs du parti.

L’Inde Graham souligne la figure ambivalente de Nehru, leader d’un vaste parti appareil tout en étant attaché à se situer au-delà du jeu politique, de manière à garder un lien direct avec le peuple. Il continuera de s’adresser et de se référer aux masses malgré le travail de terrain sectoriel du parti. Après Nehru, le parti continua de dépendre de ses leaders.

Enseignements

Premier enseignement : Les conventions et les attentes liées à l’exercice du pouvoir en circonstances exceptionnelles font partie intégrante des cultures politiques des démocraties libérales. Les mythologies sous-tendant les cultures politiques affectent l’attitude des peuples à l’égard des politiques de rassemblement. Ce type d’exercice du pouvoir n’a donc en soi rien d’exceptionnel eu égard au cadre démocratique dans lequel il opère. Ce dualisme est une variable explicative de la nature du leadership et de la place des partis dans le champ politique permettant de rendre compte des changements de nature du régime en circonstances exceptionnelles et de la permanence de configurations particulières en cas de circonstances normales. Les politiques de rassemblement ne doivent pas être jugées systématiquement comme étant rétrogrades mais comme pouvant parfois constituer une réponse intelligente à la menace de désordre, d’effondrement, etc.

Second enseignement : coexistence possible dans les démocraties libérales d’une dualité de traditions dont au moins une est héritée de la forme de régime antérieure à la constitution de la démocratie (bonapartisme...). Cela doit nous amener à relativiser les analyses historiques de l’évolution politique en terme de ruptures et de renversement des ordres normatifs propres aux différents types de régimes politiques.

Troisième enseignement : L’existence de ces styles de leadership contrastés est le signe que le jeu libre des institutions représentatives génère deux champs distincts du pouvoir politique que l’on peut désigner soit en terme de "conduite de parti" soit en terme de "conduite de rassemblement". Ces deux forces sont mutuellement dépendantes et se renforcent en réagissant l’une contre l’autre. La première s’adresse généralement à une section de l’électorat, la seconde s’adresse à la communauté dans son ensemble. Elles sont les traductions extrêmes (dans le cadre démocratique) des doubles aspirations légitimes de la recherche de l’intérêt particulier à certains groupes de la société et la poursuite de l’intérêt général.

Quatrième enseignement : ces deux composantes se retrouvent dans l’ensemble des institutions composantes du champ politique, y compris les partis politiques. C’est la culture politique qui va favoriser l’une ou l’autre dimension en temps normal.

Cinquième enseignement : Ces deux impulsions sont de force variable selon les lieux et le temps et varient selon la culture politique propre aux différentes sociétés démocratiques.

Commentaires


- Le deuxième enseignement ne doit cependant pas conduire à émettre l’idée qu’il reste un fond de dictature ou d’"esprit de dictature" dans les démocraties européennes récentes (anciennement fascistes et plus récemment soviétiques). Ces sociétés ont elles-mêmes connus différents régimes politiques antérieurement à ces phases autoritaires.

- Elément peu présent dans cette analyse : la structure sociale. Celle-ci peut également influencer le type de conduite à l’œuvre, selon son degré de fragmentation et le type d’intégration (horizontale ou verticale), fondée sur des liens ascriptifs (de type communautaire) ou volontaires (des groupes d’intérêts). Une politique de rassemblement a d’autant plus de chance d’être tolérée et de réussir si la société d’ancrage est homogène. [1]
- Autre élément peu présent : la configuration du système de parti (ou plus généralement du champ politique) qui peut favoriser ou empêcher l’émergence d’un leader exceptionnel ou "d’un pôle de rassemblement" en cas de circonstances exceptionnelles (à l’exception sans doute des menaces extérieures et des conflits armés).

- L’argument de Graham (quatrième enseignement) aurait gagné à être croisé avec les typologies de partis développées plus haut. Certains partis, notamment les single issue parties, ne font pas vraiment état de cette "conduite de rassemblement", au même titre que les partis anti-systèmes (voir Sartori). Par ailleurs, soit dit en passant, la définition générique généralement acceptée des partis politiques, selon laquelle ceux-ci constituent des organisations particulières entrant en compétition pour l’acquisition du pouvoir, ne colle pas toujours à la réalité. Du moins est-ce la notion de pouvoir qui est plus complexe et qui gagnerait à être remplacée par la notion de marge de manœuvre (un parti pouvant conserver des marges de manœuvre - et donc du pouvoir - plus important en restant à l’écart des instances exécutives qu’en participant à un gouvernement de coalition. Les communistes indiens en fournissent un bon exemple. Certains partis verts en Europe également.

- Contrairement à ce qu’affirme Graham, le recours aux politiques de rassemblement n’est pas nécessairement favorisé par des expériences passées. Une expérience traumatisant d’une période de forte concentration des pouvoirs (l’Etat d’urgence en Inde, par exemple) peut être rédhibitoire à la tentation de renouveler l’expérience.

- Un problème récurrent des analyses du leadership politique est le recours massif à des notions relevant du normatif et du symbolique (le charisme, l’autorité) pour expliquer le sentiment de ralliement que les leaders pourvus de ces qualités suscitent dans la population, au risque d’écarter de l’analyse certains éléments structurels et contextuels qui peuvent permettre de rendre compte des phénomènes de concentration du pouvoir dans les démocraties libérales. Exemples de ces éléments contextuels : structuration des élites et de l’opposition. Ces éléments sont peu présent dans la présentation de Graham.

- Dernière critique : on ne trouve pas à ce stade de différenciation entre la rhétorique (de rassemblement) et la pratique, l’exercice du pouvoir en circonstances exceptionnelles.

Troisième partie : les politiques intrapartisanes

Les politiques internes aux partis sont fonction du cycle de leurs activités routinières, à savoir la conduite des élections internes, la discussion des questions politiques et le travail parlementaire. Ces activités requièrent des degrés divers de coopération et de compétition entre les membres, responsables et leaders. Graham s’intéresse ici dans un premier temps aux logiques de faction - ou la propension à la fissiparité des partis - et à leurs formes, pour aborder dans un second temps les types de conflits intrapartisans. Une fois encore, il fait un compte-rendu d’une théorie générale qu’il précise par la suite par la description de plusieurs théories de moyenne portée ainsi que de cas concrets.

Les théories du factionalisme

La Première tentative de théorie générale du factionalisme fut développée par V.O.Key. Dans son étude sur le parti démocrate dans les états du Sud des Etats-Unis, Key pose certaines bases nécessaires à toute théorie du factionalisme. Il souligne tout d’abord que le degré de tolérance d’un parti pour le factionalisme est fonction de la domination qu’il exerce sur un territoire donné. Il définit ensuite la faction comme "toute combinaison, clique ou groupe d’électeurs et de leaders politiques s’unissant à un moment donné pour soutenir un candidat" et distingue le bifactionalisme du multifactionalisme, en fonction du nombre de factions pertinentes en présence. Il met à jour les mécanismes par lesquels les factions tendent à croître au sein d’une organisation partisane (contrôle de ses organes financiers, établissement de chaînes de patronage, contrôle de l’accès aux emplois publics et recrutement sélectif). Il note l’importance des facteurs locaux et de "sections" (divisions horizontales recouvrant plusieurs localités). L’analyse des factions se fait à un double niveau d’analyse. A un premier niveau, c’est la configuration du système de parti et l’intensité de la compétition qui déterminera le nombre de factions et le degré de compétition interne. A un second niveau, interne, c’est le poids relatif des différents principes d’organisation qui détermine les caractéristiques spécifiques à l’organisation.

Il distingue donc quatre logiques distinctes à l’œuvre, que l’on retrouvera à des degrés divers dans la plupart des études ultérieures : l’édification du parti ("machine building"), le populisme, le sectionalisme et le localisme. Chaque candidat peut faire une combinaison de facteurs et dans certains cas, un seul facteur est dominant. Dans ce premier cadre général, Key distingue le parti politique des groupes intrapartisans qui le compose, sur base de leurs objectifs et stratégies différenciées.

Zariski complètera ce modèle en définissant la faction de la manière suivante : "toute combinaison intrapartisane, clique ou groupe dont les membres partagent un sentiment d’identité commune et d’objectifs communs et sont organisés de manière à agir collectivement - comme des blocs distincts au sein du parti - à fin de parvenir à leurs objectifs". Il énonce ensuite les objectifs multiples des factions : le patronage, la réalisation d’intérêts locaux ou régionaux, ou de groupes particuliers, l’influence de la stratégie et de la direction du parti et la promotion discrète d’un certain nombre de valeurs.

Nicholson distingue les modèles relativement ouverts ou fermés de factionalisme, qu’il définit comme "un système politique [...] caractérisé par la compétition informelle d’une pluralité de segments amorphes informels opérant dans un système culturel attribuant une haute valeur au pouvoir personnel diffus et non restreint, mené par une élite dont les orientations sont auto-centrées et instrumentales". Il admet cependant que le factionalisme de "jeux de pouvoir" repose avant tout sur des mécanismes complexes d’affiliation (charisme et autorité du leader, relation de clientèle...).

Par ailleurs, d’autres auteurs se sont penchés sur les conditions d’émergence des factions au sein des partis dans les situations de conflits/tensions idéologiques ou programmatiques. Richard Rose distingue ainsi la faction (groupe d’individus fondé sur des représentants élus cherchant à faire avancer leur politique au travers d’activités politiques organisées) de la tendance (ensemble d’attitudes exprimées au Parlement à propos d’un vaste ensemble de problèmes) et des positions de non-alignement (occupée par des individus uniquement préoccupés par la ligne du parti, sans égard pour les factions).

Cette idée fut appliquée par David Hine sur le factionalisme dans les partis européens. Il étend la typologie aux groupes intrapartisans constitués autour de la défense d’une idée particulière pour énoncer ensuite les sources possibles du factionalisme. Cela l’amène à distinguer les conflits émergents de désaccords sur la stratégie, les politiques ou l’idéologie des conflits de personnes (lutte pour le pouvoir et l’influence au sein du parti).

L’apport majeur de l’étude des factions dans une perspective comparative sera produit par Franck Belloni et Dennis Beller. Ceux-ci soulèveront, au terme de leurs travaux, les trois questions fondamentales de toute étude comparative sur le sujet, à savoir : le degré d’organisation des structures factionnelles, les fonctions des factions pour les partis, le système de partis et les politiques, les causes du factionalisme. Ils soulignent également l’aspect "matériel" des factions (structure organisationnelle concrète constituée autour d’un leader ou d’un groupe de leaders), élément inspiré de la théorie du "machine-building" (Key) et font état d’une grande variabilité de forme et de contenu du factionalisme.

En matière d’orientation théorique sur l’étude des conflits intrapartisans, Graham recommande une subdivision de la question selon les niveaux auxquels ces conflits ont lieu. Il sépare ainsi les conflits internes au niveau de la législature et les conflits internes aux niveaux inférieurs à la législature. En pratique, cela revient à diviser les conflits relatifs aux débats sur l’action du parti dans le champ politique des conflits portant sur les modalités de son organisation interne (en période de campagnes, de congrès et autour des questions d’allocations de ressources). Les premiers types de conflits touchent le parti en son centre et à sa tête, en remettant sur la table des débats des questions d’orientations stratégiques et idéologiques. Ce faisant, ils menacent l’intégrité du parti. Les seconds types de conflits s’opèrent davantage entre les différentes entités constitutives du parti et leur intérêt principal réside dans l’interaction entre les disputes intrapartisanes et les conflits sociaux et économiques au sein de la communauté. Cela revient à mettre en relation les politiques internes de parti et la structure sociale au niveau local et régional, particulièrement sous l’angle des lignes de divisions horizontales. Plus les divisions horizontales existent, plus les groupes de conflits ne peuvent pas compter exclusivement sur le clientélisme pour obtenir des soutiens.

Graham dessine ensuite trois types-idéaux de conflits intrapartisans, qui lui serviront de grille de lecture pour les études de cas ultérieurs (le PS français et le Congrès en Uttar Pradesh). Il distingue le conflit sectaire du conflit sectionnel et du conflit factionnel. Le conflit sectaire porte sur les valeurs morales fondatrices du parti et vise soit à un renversement des objectifs normatifs du parti soit à une restauration de l’ordre normatif précédent ou initial. Le groupe porteur de ce conflit agit à la manière d’une secte, en ne prêchant qu’aux convaincus et en comptant sur la force de persuasion pour faire percoler ses idées à la base du parti. Le conflit sectionnel émerge lorsqu’un leader cherche à s’appuyer sur un groupe ascriptif particulier (classe, communauté, groupe linguistique...) pour avancer dans le parti. Celui-ci cherchera à imposer ses vues au sein de l’organisation et à pousser les autres composantes à s’y conformer. La propension au conflit sectionnel dépend du degré de fragmentation de la structure sociale.

Le conflit de faction, enfin, repose sur l’objectif de la prise de contrôle de l’organisation par un individu (ou une clique) et par l’entretien de rapports verticaux (de type clientélistes) entre un patron-leader et des suivants (recrutés individuellement). Le leader d’un groupe de conflit de faction prendra soin d’écarter les questions idéologiques et programmatiques polémiques pour convaincre une majorités des membres et cadres du parti. Ce type de conflit se situe toujours à la délicate frontière entre la poursuite d’intérêts privés (tolérable) et la conspiration (intolérable). Les factions sont plus vulnérables que les autres types de groupes de conflits et sont généralement de courte durée. Dans la réalité, on retrouve toujours un mélange des trois. Dans l’absolu, les groupes de conflits ont intérêt à affaiblir l’autorité centrale du parti. Ils peuvent pour cela recourir à des soutiens extérieurs au parti. C’est ce qu’offrent à considérer le parti socialiste français et le Congrès en Uttar Pradesh.

Le PS français dénote par sa propension à se déchirer en conflits sectaires successifs, à se diviser sur des questions de doctrine et de stratégie au cours de congrès traumatisants. Il se caractérise également par sa faculté à transformer les conflits sectaires en conflits de personnes (Jaurès vs Guesde, Blum et Faure vs Marquet et Déat, Zyromski, Pivert, Mollet vs néo-guesdistes...) et donc en conflits de factions, menant à l’exclusion parfois brutale des leaders dissidents. Le parti s’est peu à peu construit sur cette base pour aboutir à son apogée à la victoire de Mitterand, appuyé davantage par les leaders et une batterie de leaders secondaires des factions institutionnalisées - les "courants" - que par un large soutien populaire au sein de son parti. C’est là qu’apparaît l’aspect fonctionnel des factions, particulièrement puissantes lorsque le parti est relativement isolé de sa base sociale (notamment des syndicats, dans le cas du PS français).

Le cas du Congrès de l’Uttar Pradesh offre à considérer un bon exemple de conflit de faction contredisant le postulat selon lequel les factions ont du mal à se maintenir dans le temps. En l’espèce, c’est le recours massif au clientélisme qui ont permis aux factions internes au Congrès de se maintenir dans le temps, ainsi que la capacité des factions à aller chercher des soutiens en dehors du parti. La structure sociale en UP, largement agraire, fournissait a priori les bases idéales pour le développement de politiques de factions. Cette société était un kaléidoscope de groupes exprimant pour certains des intérêts fonciers, pour d’autres de classes, de castes ou encore sectionnels. Graham montre que les lignes de division étaient nombreuses au sein du Congrès (clivage religieux, gandhiens - anti-gandhiens, socialistes - libéraux...). Toutes ces lignes de division n’ont pas constitué des groupes opposés les uns aux autres mais ont plutôt nourrit des champs croisés d’opinions parmi les membres du parti et ont donc façonné un contexte doctrinal diffus pour les groupes en compétition au sein du parti. Le croisement des clivages et l’incapacité du parti et de ses leaders à s’appuyer sur des groupes sociaux distincts a empêché la constitution de conflits sectaires et a favorisé au contraire le développement de conflits de personnes (lutte entre Gupta - leader quasi régional, et Tripathi - davantage affilié à la direction centrale du parti).

Ces conflits de personnes firent peu pour permettre au Congrès de nouer des liens avec sa base sociale. Graham souligne à cet effet les éléments structurels qui permettaient au Congrès en quelque sorte de se payer le luxe de ces divisions : l’état de domination du Congrès, l’ampleur de ses ressources, la politique libérale de recrutement, l’éloignement ou l’instrumentalisation des syndicats). Il démontre que le clientélisme restait la principale force liante pour les groupes au sein du parti et ce jusqu’en 1956, date à partir de laquelle la "chaîne de patronage" s’intensifiera à mesure qu’elle se centralisera (jusqu’à la rupture de 1969).

Dans les sociétés démocratiques où les lignes de divisions sont moins nombreuses ou sont surdéterminées par un nombre limité de lignes de division particulière divisant la population en groupes relativement distincts et homogènes, la probabilité de l’émergence de conflits sectionnels est forte et la capacité des partis à les contrôler amoindries. C’est ce qu’illustrent les cas de l’Australie des années 1920, où le système de partis est largement issus des conflits de classe dans le secteur ouvrier et paysan, l’importance du sectionalisme sur les politiques de partis aux Etats-Unis et l’impact des syndicats ouvriers et agraires sur le Labour en Angleterre.

L’Australie des années 1920 était politiquement divisée entre deux grands groupes sociaux relativement homogènes et bien distincts les uns des autres, chacun nourrissant un organe politique chargé de les représenter (émergence des country parties pour la représentation des fermiers et des éleveurs de plaine et du Labour, issu des rangs ouvriers et syndicaux). Dans la plupart des provinces, ce furent les principaux syndicats qui formèrent et soutinrent les partis. Les leaders de ces partis cherchant à s’imposer au sein du parti étaient tenté d’aller chercher des soutiens directement dans la matrice du parti (cas de Lang pour le Labour). Ce faisant, ils s’aliénaient le soutien de nombre de leaders et de membres et confiaient une part de leur indépendance aux syndicats qui leurs fournissaient le soutien qui leur était nécessaire. Cette logique, déjà évoquée dans la discussion sur les leaders exceptionnels, peut ouvrir la voie au populisme (au sens où le leader s’adresse à la masse d’une section particulière de la société contre ses dirigeants).

L’Australie fournit un cas extrême dans lequel les partis sont des produits et des extensions politiques des syndicats, ce qui contribue à renforcer l’aspect sectionnel des conflits qui s’y déroulent. Ceci dit, dans la réalité, la relation est plus complexe et davantage dialectique, partis et syndicats s’influençant mutuellement, ce qu’illustrent les cas américains et anglais offrent à considérer deux formes différentes de relations entre intérêts organisés et partis politiques.

Aux Etats-Unis, les conflits agraires de la seconde moitié du XIXe siècle fournirent le terreau au développement de politiques populistes visant à rassembler les masses paysannes contre les minorités bourgeoises et urbaines. Dès le début du XXe siècle cependant, les fermiers prirent une direction opposée à la voie australienne en constituant de vastes réseaux d’associations de défense des intérêts agraires (American Farm Bureau Federation, National Farmer’s Union et National Grange) qui allaient agir directement sur l’appareil d’état et non via la médiation de partis particuliers. Le sectionalisme agraire dans le système de parti américain fut ainsi transformé en un vaste ensemble d’activité de groupe de pression, visant à la fois l’administration et les partis.

En Angleterre, les liens étroits entre le Labour et les syndicats offrent un autre exemple d’intrusion de groupes d’intérêt dans les politiques de partis. L’histoire du Labour est celle de la recherche permanente d’un relatif équilibre des pouvoirs entre ces deux entités, avec une autonomisation relative et croissante en faveur du parti (notamment par les mécanismes et procédures de représentation au sein des instances délibératives et décisionnelles du parti). Ce processus d’autonomisation croissante fut renforcé par le contexte politique qui fit que les syndicats, malgré leur poids au sein du parti, furent tenu à lui laisser une certaine marge de manœuvre, la composition du reste du paysage politique ne lui permettant pas de chercher des médiateurs ou des agents en dehors du Labour.

Ceci dit, les syndicats n’ont pas le monopole de l’intrusion au sein des politiques de partis. Il en va de même pour les milieux d’affaire et à ce sujet, Graham fait état d’une carence considérable de la littérature. Cela relève principalement selon lui de la discrétion nécessaire de ces interactions et fait remarquer que le contexte culturel joue également un rôle. Ainsi, les Etats-Unis présentent une situation fort différente de l’Europe, où les liens entre politiques et monde des affaires font l’objet d’une grande publicité. De manière générale, c’est l’activité de lobbies qui bénéficie d’un statut tout particulier, tout en opérant dans un cadre normatif solidement édifié.

La stabilité des partis

Tout parti doit compter pour assurer sa stabilité interne sur le soutien de diverses catégories d’acteurs, que Graham répartit en deux catégories : les participants et les experts. Ceux-ci produisent deux types de soutiens différents et nécessaires pouvant entrer en contradiction. La tâche du parti sera de trouver l’équilibre entre ces deux types de soutien. Les participants fournissent la loyauté mais peuvent constitué un obstacle au changement demandé par les experts s’ils prennent trop de terrain. Inversement, une dépendance trop grand envers les experts risque de couper l’appareil du parti de sa base.

Par ailleurs, la fluidité et l’irrégularité du leadership (du fait du caractère fluctuant de l’élection) et le caractère ouvert de l’organisation (facilité de devenir membre) est une autre source possible d’instabilité. Il n’en reste pas moins que les partis, selon Graham, sont le dernier terrain d’exercice de la compétition interpersonnelle (les autres terrains étant davantage régi sous un mode légal-rationnel). Ces trois caractéristiques du fonctionnement des partis - tension entre activistes et leaders, fluidité du leadership et ouverture de l’organisation - aident à comprendre les caractéristiques des conflits intrapartisans. Les conflits émergent lorsqu’une dimension devient prédominante (les activistes contre les experts, une trop grande ouverture de la politique d’affiliation et la noyade des membres actifs, etc.). Le cas australien offre un exemple de partis dominés par leurs structures de soutien, le Congrès en UP fournit un exemple de conflit intrapartite vidé de toute substance politique (non-nécessité et inefficacité de la lutte idéologique dans un parti-machine hypertrophié). Dans le premier cas, la cohésion du parti devient fonction de la cohésion du groupe qui le porte. Si le parti cherche à élargir sa base, il sera sanctionné par ce dernier. Cela dit, les partis disposent de mécanismes pour mettre un terme aux conflits internes. Les élections (et la motion de censure) en sont l’outil principal.

Enseignements

Premier enseignement : il y a une différence de nature entre le parti politique et les groupes intrapartisans (les factions) qui le composent. Ceux-ci se distinguent sur les objectifs poursuivis, les stratégies mises en oeuvre et le mode d’organisation.

Second enseignement : l’analyse des factions ne doit pas se réduire à une analyse des jeux de pouvoir au sein d’une organisation partisane. Il existe une multiplicité d’objectifs des factions et les mécanismes d’affiliation sont plus complexes qu’une simple relation de clientèle.

Troisième enseignement : en tant qu’organisation politique relativement autonome dont l’impact dépasse largement le cadre du champ organisationnel des partis politiques, la faction peut être considérée comme un agent ou comme une unité d’analyse pertinente dans l’analyse de certains types de phénomènes politiques (rapports interpartisans, alliances et coalitions, processus de décision, etc.).

Quatrième enseignement : la manière de réagir des factions (et par ailleurs les logiques constitutives des factions) sont socialement et culturellement déterminées, ce qui pose problème à la comparaison.

Cinquième enseignement : les objectifs visés par le groupe de conflit au sein d’un parti affecteront profondément les modalités d’action de la lutte.

Sixième enseignement : la structure sociale et son degré de fragmentation influence la nature des conflits prenant place au sein des organisations partisanes. Ainsi, des conflits de types sectionnels seront plus à même d’émerger dans une société fortement divisée horizontalement. Le cas du Congrès en Uttar Pradesh indique que des factions peuvent se maintenir sans appuis de sections spécifiques de la population en maintenant des mécanismes organisés de clientélisme.

Septième enseignement : les circonstances peuvent également déterminer la nature des conflits présent au sein des partis, ou du moins peuvent-ils en infléchir la forme. Par exemple, une défaite électorale peut provoquer un conflit sectaire au sein du parti. Il arrive souvent que lorsqu’un conflit dure, il change de forme. Ainsi, l’intensification d’un conflit sectaire peut se cristalliser autour d’un conflit de personne et donc de factions.

Huitième enseignement : pour résumer, les aspects structurels (cadre institutionnel et constitutionnel, place des partis dans le paysage politique...), de tradition et de contexte des partis (système de partis, relation avec les autres sections de la population...) influencent la forme, le contenu, l’intensité et la durée des conflits intrapartisans.

Neuvième enseignement : la vie de faction ne représente pas nécessairement le gros de la vie interne du parti. Une majorité de membres ne prenant pas part à des factions s’entends généralement pour soutenir l’appareil central et défendre l’unité du parti (Panebianco).

Dixième enseignement : les trois caractéristiques du fonctionnement des partis - tension entre activistes et leaders, fluidité du leadership et ouverture de l’organisation - sont autant de sources d’instabilité interne pour les partis et aident à comprendre les caractéristiques des conflits intrapartisans. Le conflit émerge lorsqu’une dimension devient prédominante. Cela explique également les changements de forme des conflits intrapartisans (d’un conflit sectaire vers un conflit de factions, le plus souvent).

Onzième enseignement : les cas indiens et australiens, de manières différentes, réfutent le postulat selon lequel que les politiques de représentation ne peuvent réussir que dans les pays urbanisés à forte classe moyenne et des modes d’administration rationnels-bureaucratiques. Les institutions représentatives sont suffisamment robustes pour fonctionner dans divers types de société, y compris les sociétés agraires, basées sur le village.

Douzième enseignement : la variété de réactions des partis face au stress (accentuation des politiques de rassemblement ou intensification des conflits intrapartisans) interdit de considérer les partis comme fonctionnant sur un mode purement rationnel. Les partis politiques sont des organisations hybrides, qui s’engagent d’une part dans la gestion de marchandages impliqués par les processus de répartition des ressources et qui s’offrent par ailleurs comme une équipe d’hommes et de femmes aptes à gérer le pouvoir de façon responsable. Au gré des alés politiques, le processus de représentation peut varier entre une forte compétition entre les partis et diverses formes de rassemblements.

Commentaires

- Ce chapitre a l’avantage de mettre en lumière non seulement les différentes composantes du factionalisme intrapartisan mais encore de pointer leur fonctionnalité dans la vie quotidienne du parti. Cette approche permet de se départir des points de vue couramment cyniques et matérialistes relatifs aux factions intrapartisanes. L’analyse du factionalisme revient souvent à faire une analyse des organisations partisanes uniquement en terme de "jeux de pouvoirs" (stratégie, clientélisme...), mettant à l’écart les autres dimensions qui structurent l’organisation interne d’un parti politique (affiliation idéologique, dynamiques du système de partis, généalogie de l’organisation, etc.).

- Il aurait été intéressant de croiser l’analyse de factions aux différents types de partis politiques. Par exemple, les factions au sein des partis vert - davantage idéologiquement marquées ("courants") diffèrent des factions au sein des partis de droite, par exemple, ou le facteur personnel acquiert plus d’importance).

- Difficulté méthodologique majeure dans l’effort de distinction des factions au sein d’une organisation politique par définition mouvementée. La difficulté réside dans le fait que bien souvent; la manière dont un parti énonce son organisation correspond peu à la manière dont il est réellement organisé. C’est particulièrement vrai à propos de la délicate question de la démocratie interne dans les organisations partisanes et dans les cas où les factions correspondent à des entités sociales pré-existantes. Nous regrettons que cette discussion soit pour ainsi dire absente des considérations et des comptes-rendus de Graham.

- Il n’est pas certain que la fragmentation sociale soit en soi un élément favorable ou en tout cas déterminant des conflits sectionnels. Ceux-ci peuvent prendre place dans un ensemble social relativement homogène et contribuer à façonner a posteriori des lignes de divisions au sein de cette communauté. Par ailleurs, à un niveau local, les différents types de groupes ascriptifs peuvent être suffisamment entrecroisés pour empêcher la mobilisation d’un seul contre les autres.

- A propos du parti socialiste français, Graham n’insiste pas assez sur le caractère initialement fédérateur du parti (rassemblement et intégration progressive de plusieurs forces politiques de gauche), qui explique au moins en grande partie cette propension à la division doctrinale. Cela pouvait pourtant être mis en relation avec l’affirmation de Panebianco selon laquelle les bases du développement d’un parti politique sont mises en place lors de la lutte pour les positions en son sein au cours de sa phase de formation, affirmation décrite dans le chapitre consacré aux théories des systèmes de partis.

- Chez Graham, l’étude des formes de conflits ne semble pas avoir de vertu prédictive quant à leur issue. Sans doute n’y a-t-il pas déterminisme en la matière, mais il semble que l’on puisse évoquer certaines régularités, notamment sur les types de conflits dégénérant plus généralement en scissions ou en divisions de partis (sur une base "volontaire" plutôt que comme le résultat d’une éviction voire d’une épuration des éléments dissidents au sein du parti). Il semble également, dans sa description des changements de forme des conflits intrapartites avoir une approche séquentielle de la chose (des conflits sectaires au conflit de factions) et ce faisant, semble exclure la possibilité de l’instrumentalisation des questions idéologiques, programmatiques à des fins personnelles par des leaders de factions déjà existante. En somme, il ne parle pas de la possibilité que des conflits sectaires cachent dès le départ des conflits de factions, que les premiers fassent écrans et que la prétendue transformation de forme ne soit qu’un abattage des masques.

- Graham oublie de spécifier dans sa partie consacrée aux Etats-Unis et aux relations entre partis et intérêts organisés les particularités des partis américains, typiquement partis de cadre non aptes à servir de médiateur privilégié pour de vastes intérêts organisés. L’on constate davantage des regroupements ("cluster") de groupes d’intérêts autour de certains partis du fait d’une certaine affinité idéologique (la NRI et le Parti républicain, par exemple), encore que dans bien des cas, les principaux lobbies veillent à alimenter les deux camps.

- Son analyse des rapports entre partis et secteur organisé est assez pauvre. Il laisse entendre par exemple et par omission qu’il y a translation directe entre une catégorie sociale et un groupe d’intérêt sensé la représenter. Pour lors, c’est la question de la représentativité de la représentation qui n’est pas abordée. Par ailleurs, l’analyse sur le lobbying est pratiquement absente. Elle constitue pourtant une donnée majeure de la vie interne et externe des partis, affecte leur organisation.

- On peut s’étonner que Graham ne fasse pas mention de la question de démocratie interne au sein des partis. Pour sensible et mal connue qu’elle soit (les partis n’en parlent pas facilement et quand ils en parlent, il s’agit souvent de porter la lumière sur un point précis pour jeter de l’ombre sur d’autres), elle influe sensiblement l’organisation du parti et renseigne sur les rapports de force et les équilibres de pouvoir en sein. Les partis se distinguent quant à la manière dont ils élisent leurs dirigeants, dans la manière dont ceux-ci construisent les bureaux politiques (vote d’assemblée, élection indirecte, vote à main levée ou par acclamation, etc.). Certains conflits internes peuvent prendre des formes différentes selon les procédures de nominations internes (et en fonction également du degré de publicité accordé à ces processus).

- Graham fait preuve d’une certaine naïveté dans sa description du fonctionnement interne des partis du point de vue de sa stabilité, particulièrement sur la question de l’avancement et de fluidité relative du leadership. Les partis sont généralement organisés de manière centralisée, avec un leadership fort ou qui, pour le moins, veille à maintenir une échelle hiérarchique stricte et à garder le contrôle sur cette hiérarchie.

- On peut être d’accord sur la validité du dixième enseignement, mais les deux exemples choisis (l’Inde et l’Australie) et leur caractère très particulier (rare démocratie postcoloniale, forte bureaucratisation et longue histoire de la représentation politique en Inde, et le caractère anglo-saxon industrialisé de l’Australie) n’en font sans doute pas les plus représentatifs des pays non-industrialisés, agraires. On sait par ailleurs depuis longtemps le rôle central joué par les classes moyennes en Inde dans la structuration du champ politique et de la compétition politique.

- Dernière critique, il y a un fort déséquilibre dans le traitement des partis "en situation", avec une majorité du propos sur les conflits internes et une relative évacuation des questions relatives à l’action parlementaire des partis en énonçant des éléments assez banals sur la question (nécessité de convaincre le public, d’y gagner en crédibilité et en publicité...).

Conclusion : Quelques enseignements de méthode

Au-delà des enseignements particuliers relevés dans les différentes parties de ce livre, on peut dégager de ses lignes un nombre restreint de règles, recommandations de méthode utiles à l’étude des phénomènes politiques incluant - mais de manière non exclusive - les études de partis politiques.

Tout d’abord, ne pas considérer les entités étudiées (partis, groupes d’intérêt...) comme des acteurs uniques mais précisément investir leurs modes de fonctionnement et de régulation internes pour comprendre leur comportement au sein des systèmes dans lesquels ils s’insèrent. L’étude des factions largement détaillée dans ce livre en fournit un bon exemple. Cette étude devrait être mise en rapport avec celle des modalités formelles d’organisation des partis poliltiques et l’éclairage sur les divergence et les écarts entre les deux fournit un bon matériau pour l’analyse. L’étude du fonctionnement "réel" ne doit pas faire oublier celle de son fonctionnement formel.

Ensuite, redonner leur valeur aux théories abstraites généralistes en les nourrissant par des théories de moyennes portées, définies par la rencontre entre les données issues de l’observation des faits politiques et le bagage conceptuel mobilisé pour leur analyse. C’est bien ce Bruce Graham met en pratique dans son livre, en fondant son analyse des partis politiques sur des modèles abstraits (rationnels, systémiques, fonctionnalistes...) pour les enrichir au moyen de l’observation, de l’étude de cas et des apports de théories de moyenne portée (souvent des typologies ou des classifications). Le rappel de la valeur d’une telle démarche peut sembler être frappé d’une grande banalité mais elle prend tout son sens lors de la confrontation avec les données, au moment de leur interprétation et de l’ébauche de schémas d’explication.

Cet ouvrage plutôt pédagogique constitue une tentative réussie de réconcilier théorie et observation empirique, en réunissant sous une même couverture, des comptes-rendu des principes théories relatives aux partis politiques, tout en traitant ceux-ci en condition "réelle". Son principal apport et sa force tiennent sans doute dans le plaidoyer formulé en faveur des théories de moyennes portées qui, inscrites dans des cadres conceptuels généraux voire génériques, rendent possible la comparaison.

Il invite à se départir des lectures unilatérales et normatives des politiques de partis (en terme de "jeux de pouvoir cyniques", par exemple) et considérer les aspects fonctionnels des différents aspects de la vie des partis politiques. Les conflits intrapartisans sont moins les signes d’une décadence organisationnelle qu’un signe de vitalité rappelant que des organisations entendant structurer la compétition politique dans le champ politique ne sauraient faire l’économie de la compétition en leur sein.

Footnotes

[1] Voir Anthony Oberschall, "Social Conflict and Social Movements" (1973)

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