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Communautarisme et fragmentation : quel avenir pour la d ?mocratie indienne ?

vendredi 31 décembre 2004, par VERNIERS*Gilles

La politique en Inde a connu des transformations importantes ces dix derni ?res ann ?es avec l’ascension politique de groupes issus des cat ?gories les plus d ?favoris ?es. Ces transformations sont tellement importantes qu’elles mettent ? mal le syst ?me politique du pays et pourraient m ?me, semble-t-il, grever son avenir d ?mocratique.

Fragmentation extr ?me du syst ?me de parti, instabilit ? gouvernementale, exacerbation des clivages existants, repli communautaire ; le visage qu’offre la nation indienne aujourd’hui semble bien ?loign ? de la vision universaliste qu’en avaient ses p ?res fondateurs. Face aux d ?fis que pose la communautarisation du pays, la d ?mocratie indienne est-elle viable ? Si oui, comment ? Nous allons essayer de r ?pondre ? ces deux questions en examinant l’ ?volution de la sph ?re politique du pays ? la lumi ?re des transformations qu’a encouru la soci ?t ? indienne au cours de ces derni ?res d ?cennies, ? savoir la mont ?e en puissance de groupes jusqu’alors marginaux politiquement bien que majoritaires num ?riquement et la d ?pendance croissante des partis politiques ? l’argument identitaire que ceux-ci avancent, afin de favoriser la mobilisation et la participation politique tout en ?largissant leur base ?lectorale traditionnelle. Nous verrons que les dynamiques qui animent la soci ?t ? indienne sont parfois contradictoires, que les facteurs qui nourrissent la d ?mocratie indienne sont aussi ceux qui la mine (et inversement). Il faudra ?valuer si l’ascension des mal-aim ?s de la population indienne a ?t ? ? ce jour un facteur de d ?mocratie ou non, et si le rattrapage politique des basses castes s’est accompagn ? du rattrapage des in ?galit ?s socio- ?conomiques dont ils sont sujets. La diversit ? de l’Inde ne permettant pas d’en parler en ? termes agr ?g ?s ? nous traiterons essentiellement du nord de l’Inde et plus particuli ?rement de l’Uttar Pradesh.

Transformations sociales

Les transformations que nous allons examiner - pour l’essentiel la mont ?e des basses castes sur la sc ?ne politique - sont g ?n ?ralement per ?ues de deux mani ?res. Une premi ?re vision insiste sur le recul de l’Etat, sur une instabilit ? croissante du syst ?me politique, sur une apathie et un d ?sint ?r ?t croissant pour la politique en mal de l ?gitimit ?, sur un d ?tournement des valeurs d ?mocratiques au profit de luttes pour des int ?r ?ts particuliers. Une autre vision, au contraire, verra dans la diversification et la fragmentation de la sph ?re politique un signe de vitalit ? de la d ?mocratie, de l’adh ?sion de groupes opprim ?s aux valeurs d ?mocratiques plut ?t que la reddition aux tentations r ?volutionnaires ou s ?ditieuse. Dans la r ?alit ?, ce n’est pas aussi manich ?en. Si la premi ?re vision est en grande partie une g ?n ?ralisation de l’attitude des cat ?gories privil ?gi ?es en perte de vitesse sur le plan politique, c ?der ? l’euphorie de la vision d’une d ?mocratie revigor ?e n’est pas moins trompeur et conduit ? perdre de vue que c’est la nature et les objectifs de la participation - et non uniquement la participation elle-m ?me en tant que tel - qui d ?termine si celle-ci a un impact positif ou non sur la ? d ?mocratisation de la d ?mocratie ?. Nous verrons justement que la participation des basses castes au pouvoir, dans ses modalit ?s, n’a pas ?t ? jusqu’ici vraiment propre ? nourrir la d ?mocratie, m ?me si des changements positifs ont eu lieu.

Exacerbation des particularismes et apparition de ? single issue party ?

Les politiques de discrimination positive ? l’ ?gard des harijans comme les appelait Gandhi ? l’ ?poque de l’ind ?pendance se sont ?tendues et p ?rennis ?es, alors qu’initialement, elles ne devaient ?tre que transitoires. Plus de quarante ans apr ?s leur mise en place (avec plusieurs vagues successives d’extension , particuli ?rement dans les ann ?es 90, ann ?es d’application des recommandations du rapport de la Commission Mandal de 1981), les destinataires de ces discriminations positives commencent ? se rendre compte que les politiques de r ?servation (articles 330 ? 342 de la Constitution) n’ont pas tenus toutes leurs promesses. Si la repr ?sentation politique de ces cat ?gories s’est consid ?rablement am ?lior ?e ? tous les niveaux de pouvoir, les politiques de r ?servation n’ont pas eu les effets escompt ?s en terme de mobilit ? sociale. Face ? une sph ?re politique rest ?e relativement statique de l’ind ?pendance ? la fin des ann ?es 1970, du fait de la pr ?sence d’un parti dominant et ? une mobilit ? sociale plut ?t faible malgr ? les politiques de r ?servation et les politiques welfaristes de l’INC, les cat ?gories les plus d ?favoris ?es de la population indienne se sont organis ?es de mani ?re ? chercher ? prendre directement contr ?le des manettes du pouvoir. Ils se sont constitu ?s en groupes politiques, ont produit des ?lites qui sont entr ?es en comp ?tition pour obtenir une repr ?sentation au moins proportionnelle des groupes qu’elles repr ?sentent. L’ ?cart symbolique qui persistait entre les basses castes et les cat ?gories sociales privil ?gi ?es fut l’argument ?lectoral phare pour l’entr ?e en lice des basses castes dans l’ar ?ne politique. Les basses castes se sont se sont organis ?es autour du rejet du brahmanisme et de tout ce qu’il repr ?sente en mati ?re d’injustice ?conomique, politique et avant tout sociale, symbolique, identitaire, pour devenir de v ?ritables forces politiques.

Ce repli communautaire n’est pas un repli identitaire d ?fensif. Il est avant tout une strat ?gie d ?lib ?r ?e, ?labor ?e par les ?lites de ces diff ?rents groupes pour r ?clamer une parcelle du pouvoir. La dimension instrumentale de la caste, soulign ?e par Ursula Sharma [1] , prend le pas sur une vision ? essentialiste ? de celle-ci, qui consid ?re la caste comme un acquis culturel immuable et contredit les th ?ses comme quoi une soci ?t ? divis ?e en caste serait de facto hom ?ostatique (th ?se sous-jacente du mod ?le ? holiste ? de Louis Dumont). Par la participation politique, les basses castes remettent en cause l’ordre hi ?rarchique ?tablit par le syst ?me. L’enjeu est avant tout symbolique, la conqu ?te du pouvoir est un instrument privil ?gi ? pour gagner un statut social que la structure de la soci ?t ? indienne leur a toujours refus ?. Ces groupes se d ?finissent par une identit ? collective distincte des individus qui la compose. Le sociologue Gurhye a montr ? les transformations qu’a subit la caste par un ph ?nom ?ne que Louis Dumont a baptis ? ? substantialisation ? de la caste. Ce terme ?triqu ? d ?signe le processus par lequel la caste s’autonomise, devient ?substance ? et entre en relation concurrentielle avec les autres castes. En clair, c’est le passage de l’interd ?pendance ? la concurrence. A titre de remarque, une des particularit ? du communautarisme indien est que l’on ne choisit pas le groupe auquel on appartient. On peut d ?velopper un sentiment d’appartenance plus ou moins fort vis- ?-vis de son groupe, mais avec un choix limit ? par la naissance ; contrairement aux soci ?t ?s occidentales, o ? l’appartenance ? un groupe sociologique peut faire l’objet d’un choix parmi tout un ?ventail de ? tribus ? diverses (gays, v ?g ?tariens, etc.).

Ce mouvement de repli communautaire ne concerne d’ailleurs pas que les basses castes. Le ph ?nom ?ne s’est ?tendu ? tout groupe occupant une position inf ?rieure et ayant le sentiment d’ ?tre opprim ? soit par la majorit ?, soit par la minorit ? dominante. Ces mouvements sociaux comprennent les mouvements dalits, les mouvements anti-caste (Prakash Ambedkar’s Bharatiya Republican Party), les mouvements paysans, les mouvements de femmes ou encore les mouvements environnementaux (cfr probl ?matique du Sarovar dam project). Ces mouvements ont ?merg ?s pour la plupart pendant les ann ?es 70-75, pendant le mandat d’Indira Gandhi, et se sont d ?velopp ?s progressivement en forces de masse. C’est ? ce moment-l ? que ce sont d ?velopp ?s les single-issue party. Certaines de leurs revendications ont aujourd’hui force constitutionnelle. Le principe de discrimination a ?t ? ?tendu ? plusieurs groupes (basses castes, femmes, anglo-indiens, paysans, etc.) et ? d’autres niveau qu’au niveau politique (administration, universit ?s, allocations sociales, etc.). La plupart de ces groupes ?laborent des programmes monoth ?matique. Par exemple, le Bahujan Samaj Party se fixe pour seul objectif la repr ?sentation proportionnelle pour tous les groupes au gouvernement, dans l’administration et dans les institutions acad ?miques. Ce ph ?nom ?ne de communautarisation explique en partie le d ?clin du Congr ?s, parti inclusif guid ? par l’id ?e de la nation indienne dans sa globalit ? et qui s’ ?tait donn ? pour mission d ?s l’ind ?pendance d’assurer la coexistence entre les groupes. La participation des cat ?gories les plus d ?favoris ?es au niveau politique est un enjeu majeur du d ?veloppement de la politique en Inde, enjeu d’autant plus important que ce processus pourrait bien mettre sens dessus dessous les acquis des d ?cennies pr ?c ?dentes, marqu ?es par le s ?cularisme et la conduite du pays par une famille politique ayant une vision globale du destin de la nation.

On se trouve dans la situation paradoxale o ? l’on a une organisation politique inspir ?e du parlementarisme anglais (int ?gr ? dans un cadre f ?d ?ral), organisation d ?mocratique reposant sur l’ ?galit ? des citoyens (un homme - une voix) et une structure sociale encore r ?gie par le syst ?me de castes, syst ?mes par d ?finition hi ?rarchique et discriminatoire. Ce qui est remarquable, c’est que la cristallisation de la caste, son institutionnalisation (la reconnaissance formelle d’une structure sociale non ?galitaire), a favoris ? la participation politique et l’ ?mergence de nouveaux acteurs sur la sc ?ne politique. D ?mocratisation de la d ?mocratie en Inde, au prix de la stabilit ?.

Fragmentation du paysage politique

On peut d ?crire la sph ?re politique indienne comme un immense r ?seau complexe de groupes antagonistes, aux int ?r ?ts divergents, qui entrent en relation ou en comp ?tition dans un jeu d’alliances et de contre alliances pr ?caires et ?ph ?m ?res. Elle se caract ?rise ?galement par une distorsion entre sa composition et la base sociale sur laquelle elle repose. En clair, depuis l’ind ?pendance, de larges parts de la population tendent ? ?tre sous repr ?sent ?es au d ?triment d’autres groupes, appartenant aux hautes castes. Cet ?cart de repr ?sentation entre cat ?gories favoris ?es (?conomiquement et socialement) et d ?favoris ?es tend ? s’aplatir aujourd’hui - voire m ?me ? s’inverser dans certaines r ?gions - gr ?ce ? l ??mergence de partis issus de ces cat ?gories d ?favoris ?es et notamment des partis dalits en Inde du Nord.

Eclatement du syst ?me de parti

Un syst ?me de parti est d ?fini comme ? l’ensemble structur ? des relations tant ?t d’opposition, tant ?t de coop ?ration qui existent entre les partis politiques agissant sur la sc ?ne politique d’une m ?me soci ?t ? politique ? . On le devine, l’apparition de ces nouveaux groupes politiques conduit ? un ?clatement du syst ?me de partis (l’Inde en conna ?t plus de 200) et ? une fragmentation de ce syst ?me qui tend ? s’ ?quilibrer peu ? peu (la mont ?e des nouveaux groupes s’accompagne de la d ?saffection de groupes plus anciens. Le Congr ?s en a ?t ? la principale victime). Il en r ?sulte une r ?partition plus ?tal ?e des voix avec pour cons ?quence qu’aucun groupe ne d ?tient une majorit ?, ce qui a pour effet de complexifier le processus de formation des gouvernements. A partir de 1977, on entre en Inde dans l’ ?re des ? coalitions pr ?caires et incertaines ? . De 1977 ? nos jours, 11 premiers ministres se sont succ ?d ?s et deux d’entre eux sont morts assassin ?s. Il n’y a que deux gouvernements qui sont arriv ?s au terme de leur mandat (celui de Rajiv Gandhi d’octobre 84 ? d ?cembre 89 et celui de Narasimha Rao, de juin 91 ? mai 96) et aucun des deux n’a ?t ? reconduit. Par ailleurs, le nombre de partis repr ?sent ?s ? la Lok Sabha n’a cess ? de cro ?tre, ce qui a eu pour cons ?quence de complexifier davantage le processus de formation des gouvernements de coalition .

L’instabilit ? du syst ?me politique fut d’autant plus grande que certaines de ces coalitions ?taient minoritaires . C’est un cas de figure assez rare o ?, quand le degr ? de polarisation de la repr ?sentation est trop fort, on pr ?f ?re laisser les r ?nes ? une minorit ?. Malgr ? son irrationalit ? apparente (instabilit ?, soumission au Parlement, manque d’autorit ? et de supports pour mener sa politique, etc.), la coalition minoritaire est dans la plupart des cas une r ?ponse rationnelle aux ph ?nom ?nes li ?s ? la fragmentation politique . Cette fragmentation du paysage politique s’explique ?galement par la propension des partis indiens ? se diviser (partis comme ? entit ?s fissibles ?) et par la croissance du poids des partis r ?gionaux ? la Lok Sabha (13,08% en 1991, 21,34% en 1996, l ?ger recul ? 18,79% en 1998 et remont ?e ? 26,93% en 1999). Avec la mont ?e progressive de tous ces mouvements ? enjeux uniques, la question de la gouvernabilit ? du pays se pose.

Les risques de la fragmentation

L’Inde est un Etat s ?culier, pr ?tendant assurer la coexistence pacifique de diff ?rentes communaut ?s ethniques, linguistiques et religieuses. Sur ces clivages viennent se greffer d’autres axes de diff ?renciation des populations (clivage Nord - Sud, clivage ville - campagne). On peut ainsi analyser la soci ?t ? indienne en terme de caste, de classe, de religion, etc. Tous ces clivages ne se recoupent pas forc ?ment. Ainsi, la religion ne renseigne pas sur l’appartenance de classe, par exemple. En ce qui concerne la caste et la classe, la situation est plus complexe. On peut sans trop prendre de risque affirmer qu’il y a une vague correspondance entre la position de classe et la position de caste, c’est- ?-dire que les hautes castes tendent ? ?tre celles qui sont ?conomiquement dominantes et que les castes inf ?rieures tendent ? ?tre ?conomiquement opprim ?es. Si on se penche plus en profondeur sur cette correspondance, on se heurte ? pas mal de difficult ?s, chaque caste offrant un paysage assez contrast ?. Selon Robert Deli ?ge, le probl ?me tient au fait que les castes ne sont pas des entit ?s ?conomiques homog ?nes et qu’il y a en Inde peu de conscience de classe (une conscience de classe qui serait transversale par rapport ? la caste d’appartenance). Cela est d’autant plus vrai qu’il n’y a pas ou plus d’ad ?quation parfaite entre la caste et l’occupation professionnelle, m ?me si tendanciellement, hautes et basses classes correspondent aux hautes et basses castes, aux extr ?mes. On peut s’interroger d ?s lors de la pertinence de vouloir s’appuyer sur la caste pour ?lever le niveau de vie de ses ? coreligionnaires ?. Ce n’est d’ailleurs pas, nous l’avons dit, l’objectif premier des leaders dalits et autres. Il se pourrait bien qu’ils se fassent rattraper par leurs ?lecteurs, qui ne voient pas leur statut ?conomique s’am ?liorer aussi vite que leur statut politique.

Concr ?tement, quels ont ?t ? les r ?sultats de la perc ?e des mouvements dalits et autres basses castes ? Avant toute chose, une participation croissante de leurs membres dans l’appareil politique et une r ?duction des biais introduits par les hautes castes dans la composition des administrations. L’action de Mayawati en Uttar Pradesh a surtout consist ? en un vaste programme de remaniement des postes administratifs en faveurs des basses castes. Ces actions ont ?t ? compl ?t ?es par une batterie de mesures symboliques destin ?es ? permettre aux basses castes de recouvrer une estime de soi que les hautes castes leur avaient d ?ni ?e pendant des si ?cles. Cela s’est traduit par l’installation de statues d’Ambedkar dans les villages, par le changement des noms des rues au nom des h ?ros de la r ?sistance anti-brahmane (Naicker, Ambedkar, etc.). En terme de politiques et de r ?alisation de programme, le bilan est moins brillant. De fait, nous l’avons soulign ?, l’enjeu de cette lutte est avant tout la reconqu ?te d’un statut. Les leaders dalits (Kanshi Ram, Mayawati...) se sont concentr ? sur cet aspect de l’oppression des basses castes en occultants ses autres dimensions, et notamment sa dimension ?conomique. Chaque groupe a produit une ? couche cr ?meuse ? (creamy layer) qui brigue le pouvoir au nom de la reconnaissance sociale du groupe qui les porte. Leurs programmes sont rest ?s monoth ?matiques, centr ?s sur cet objectif de reconnaissance sans pour autant adresser les causes structurelles des in ?galit ?s socio- ?conomiques. C’est un probl ?me r ?current chez les single-issue party. Pour les backward castes, la pauvret ? et l’oppression servent d’alibi pour l’acc ?s au pouvoir. L’extension des quotas vise seulement cet objectif . On peut ajouter ?galement que certaines cat ?gories d ?favoris ?es et tr ?s minoritaires restent exclues des mesures de rattrapage entreprises par les nouvelles ?quipes au pouvoir, d’autant plus qu’elles souffrent de bas revenus et de faibles niveaux d’ ?ducation. Les int ?r ?ts de castes supplantent les int ?r ?ts individuels ou de caste.

Ces int ?r ?ts de caste peuvent mener ? des comportements incoh ?rents. Si l’objectif ?tait d’assurer aux membres de leurs castes un niveau de vie plus ?lev ?, il ne devrait pas ?tre si difficile pour diff ?rents mouvements de basses castes d’entrer en coalition (BSP, Samajwadi Party, etc.). Or, les basses castes restent tr ?s divis ?es , ce qui expliquent pourquoi le BJP a pu se maintenir au pouvoir jusqu’ ? il y a peu, malgr ? un ?lectorat ? basse caste ? potentiellement plus important num ?riquement. La division de la soci ?t ? en groupes antagonistes cherchant ? tirer pour eux-m ?mes la couverture peut faire perdre toute vision d’int ?r ?t g ?n ?ral. Comme nous l’avons sous-entendus ci-dessus, il y a des probl ?mes en Inde (distribution des ressources, illettrisme...) dont la solution d ?passe les divisions sociales. En clair, pour mener une action collective effective, les politiques doivent d ?passer les divisions de caste.

Remise en cause de l’id ?e d’inclusivit ? de la nation indienne, morcellement de l’action politique ? des niveaux toujours plus locaux, concentration sur des int ?r ?ts particuliers, comp ?tition accrue et instabilit ? politique, inefficacit ? de cette configuration ? r ?pondre aux besoins socio- ?conomiques des personnes...les esprits pessimistes y voient le d ?clin de la nation voire m ?me la gen ?se de sa d ?sint ?gration. Sans pousser de cris d’orfraie, il convient de consid ?rer les acquis des transformations d ?crites ci-dessus et leurs limites, et de voir de quelle mani ?re ces limites peuvent ?tre d ?pass ?es.

L’avenir

Il para ?t clair qu’ ? l’avenir, les leaders politiques ne pourront plus faire l’ ?conomie de programmes visant ? r ?tablir les in ?galit ?s socio- ?conomiques entre les groupes. Un syst ?me politique bas ? sur la caste ne semble pas appropri ? pour remplir cette mission, puisque l’on voit qu’une minorit ? des membres des basses castes aujourd’hui en phase ascendante monopolisent les gains de la participation au pouvoir (un grand nombre de membres de ces castes accusent de faibles niveau de revenu et un niveau d’ ?ducation peu ?lev ?, surtout chez les femmes). A qui la faute ? Aux basses castes qui s’organisent pour obtenir un statut que les autres groupes leur ont toujours refus ? ? Certainement pas. A leurs leaders, qui instrumentalisent leur groupe d’appartenance en l’utilisant comme tremplin politique ? En partie, oui. Au syst ?me parlementaire lui-m ?me, qui permet la mise en place de coalitions minoritaires instables et pr ?caires ? D’aucuns le disent et demandent une r ?forme du r ?gime politique indien, au nom de la stabilit ?.

Pour ce qui est de l’ ?l ?vation des niveaux de vie, nous avons dit que les probl ?mes li ?s aux conditions socio- ?conomiques des personnes ne pourront ?tre vraisemblablement r ?gl ? que si l’on d ?passe les divisions. Le tassement des diff ?rences li ?es aux privil ?ges sociaux ne se fera pas ? l’issue d’un jeu comp ?titif o ? des groupes qui partagent des fardeaux similaires sont en concurrence (cela contribue, au contraire, ? jouer le jeu du groupe dominant).

Peu ? peu, les leaders dalits prennent conscience des limites de la nature de leur combat (ils comprennent, comme Kanshi Ram qui vient d’essuy ? une d ?faite cuisante dans sa propre circonscription, que maintenir le m ?me discours finit par leur ali ?ner une part de leur ?lectorat). Ils pourraient ?tre ? m ?me de r ?orienter leurs discours et leurs actions, soit en menant une politique inclusive de redistribution des ressources ? tous, sans discrimination, soit en formant une coalition des basses castes et des minorit ?s (qui pourrait ?tre dirig ?e par le BSP et le Samajwadi Party, p.e.) solide, qui puisse faire face au BJP. Dans les deux cas, cela n ?cessite une att ?nuation de la rh ?torique identitaire. Enfin, on ne voit pas tr ?s bien vers quoi pourrait s’orienter une transformation du r ?gime politique en Inde. Une r ?forme qui viserait ? stabiliser ? tout prix le syst ?me politique au d ?triment de la reconnaissance de la r ?alit ? sociale et de ses transformations serait ? terme plus nuisible que r ?demptrice.

Les deux r ?formes envisageables se situent de part et d’autres de l’axe concentration - d ?concentration du pouvoir. C’est- ?-dire qu’on pourrait envisager d’une part la mise en place d’un r ?gime pr ?sidentiel qui concentrerait les pouvoirs entre les mains d’un pr ?sident, irresponsable devant les assembl ?es et ayant pour t ?che de tracer les grandes lignes politiques, et d’autre part une d ?volution accrue des comp ?tences et responsabilit ?s vers les entit ?s f ?d ?r ?es. La premi ?re solution pose plus de probl ?mes qu’elle n’en r ?sout. Les Indiens ne renonceront pas facilement ? leur Parlement, et les perspectives de d ?rives li ?es ? la concentration des pouvoirs entre les mains d’une seule personne alimentent les mauvais souvenirs de la fin de r ?gne d’Indira Gandhi. La deuxi ?me semble plus en phase avec un pays qui de facto devient de plus en plus f ?d ?ral. On le voit, les changements doivent plut ?t s’op ?rer au sein des partis et dans la structure du syst ?me de partis plut ?t que dans le r ?gime en cours. Celui-ci pourrait ?voluer de mani ?re ? mieux rendre compte de l’ ?volution de la structure de la soci ?t ?, c’est- ?-dire vers plus de f ?d ?ralisme. On voit bien que plus les ?lections sont locales, plus elles suscitent l’int ?r ?t . Excentrer les enjeux permettrait sans doute de stabiliser le sommet de l’appareil ?tatique, en le vidant in ?vitablement d’une part de sa substance. Cette approche permettrait de mieux rendre compte des transformations que la soci ?t ? indienne conna ?t.

Conclusion

Les d ?bats trop bri ?vement ?voqu ?s ci-dessus sont d ?j ? porteurs d’enseignement. La dimension historique est essentielle pour comprendre la nature des transformations qu’a connues l’Inde au cours de ces dix derni ?res ann ?es. Nous avons essay ? de montrer comment le syst ?me politique et la base sociale de l’Inde se nourrissent mutuellement, ainsi que la n ?cessit ? de prendre en compte ces transformations quand on recherche un type de gouvernement ad ?quat pour ce pays. Par ailleurs, si la participation est un facteur de d ?mocratie, il n’est certainement pas le seul. Nous avons essay ? de montrer qu’un accroissement de la participation pouvait occulter l’immobilisme au niveau des conditions de vie et de la mobilit ? sociale. Enfin, le d ?tournement des hautes castes de la politique, peut- ?tre par d ?pit ou plus probablement parce qu’elles ont d ?plac ? leur centre de pr ?occupation de la sph ?re politique vers la sph ?re ?conomique, o ? ils conservent encore un avantage comparatif certain, laisse pr ?sager un avenir o ?, si rien n’est fait pour changer les dynamiques actuelles, les in ?galit ?s socio- ?conomiques risquent de perdurer.

P.-S.

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[9] ZINS, M.-J., ? La Politique de l’Inde ?, Paris, PUF, Que sais-je ?, 1994.

Notes

[1] SHARMA, U., ? Contextualising Caste : post-dumontian approaches ?, Oxford, Blackwell Publishers / The Sociological Review, 1994.

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