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Communautarisme et fragmentation : quel avenir pour la démocratie indienne ?

vendredi 31 décembre 2004, par VERNIERS*Gilles

La politique en Inde a connu des transformations importantes ces dix dernières années avec l’ascension politique de groupes issus des catégories les plus défavorisées. Ces transformations sont tellement importantes qu’elles mettent à mal le système politique du pays et pourraient même, semble-t-il, grever son avenir démocratique.

Fragmentation extrême du système de parti, instabilité gouvernementale, exacerbation des clivages existants, repli communautaire ; le visage qu’offre la nation indienne aujourd’hui semble bien éloigné de la vision universaliste qu’en avaient ses pères fondateurs. Face aux défis que pose la communautarisation du pays, la démocratie indienne est-elle viable ? Si oui, comment ? Nous allons essayer de répondre à ces deux questions en examinant l’évolution de la sphère politique du pays à la lumière des transformations qu’a encouru la société indienne au cours de ces dernières décennies, à savoir la montée en puissance de groupes jusqu’alors marginaux politiquement bien que majoritaires numériquement et la dépendance croissante des partis politiques à l’argument identitaire que ceux-ci avancent, afin de favoriser la mobilisation et la participation politique tout en élargissant leur base électorale traditionnelle. Nous verrons que les dynamiques qui animent la société indienne sont parfois contradictoires, que les facteurs qui nourrissent la démocratie indienne sont aussi ceux qui la mine (et inversement). Il faudra évaluer si l’ascension des mal-aimés de la population indienne a été à ce jour un facteur de démocratie ou non, et si le rattrapage politique des basses castes s’est accompagné du rattrapage des inégalités socio-économiques dont ils sont sujets. La diversité de l’Inde ne permettant pas d’en parler en « termes agrégés » nous traiterons essentiellement du nord de l’Inde et plus particulièrement de l’Uttar Pradesh.

Transformations sociales

Les transformations que nous allons examiner - pour l’essentiel la montée des basses castes sur la scène politique - sont généralement perçues de deux manières. Une première vision insiste sur le recul de l’Etat, sur une instabilité croissante du système politique, sur une apathie et un désintérêt croissant pour la politique en mal de légitimité, sur un détournement des valeurs démocratiques au profit de luttes pour des intérêts particuliers. Une autre vision, au contraire, verra dans la diversification et la fragmentation de la sphère politique un signe de vitalité de la démocratie, de l’adhésion de groupes opprimés aux valeurs démocratiques plutôt que la reddition aux tentations révolutionnaires ou séditieuse. Dans la réalité, ce n’est pas aussi manichéen. Si la première vision est en grande partie une généralisation de l’attitude des catégories privilégiées en perte de vitesse sur le plan politique, céder à l’euphorie de la vision d’une démocratie revigorée n’est pas moins trompeur et conduit à perdre de vue que c’est la nature et les objectifs de la participation - et non uniquement la participation elle-même en tant que tel - qui détermine si celle-ci a un impact positif ou non sur la « démocratisation de la démocratie ». Nous verrons justement que la participation des basses castes au pouvoir, dans ses modalités, n’a pas été jusqu’ici vraiment propre à nourrir la démocratie, même si des changements positifs ont eu lieu.

Exacerbation des particularismes et apparition de « single issue party »

Les politiques de discrimination positive à l’égard des harijans comme les appelait Gandhi à l’époque de l’indépendance se sont étendues et pérennisées, alors qu’initialement, elles ne devaient être que transitoires. Plus de quarante ans après leur mise en place (avec plusieurs vagues successives d’extension , particulièrement dans les années 90, années d’application des recommandations du rapport de la Commission Mandal de 1981), les destinataires de ces discriminations positives commencent à se rendre compte que les politiques de réservation (articles 330 à 342 de la Constitution) n’ont pas tenus toutes leurs promesses. Si la représentation politique de ces catégories s’est considérablement améliorée à tous les niveaux de pouvoir, les politiques de réservation n’ont pas eu les effets escomptés en terme de mobilité sociale. Face à une sphère politique restée relativement statique de l’indépendance à la fin des années 1970, du fait de la présence d’un parti dominant et à une mobilité sociale plutôt faible malgré les politiques de réservation et les politiques welfaristes de l’INC, les catégories les plus défavorisées de la population indienne se sont organisées de manière à chercher à prendre directement contrôle des manettes du pouvoir. Ils se sont constitués en groupes politiques, ont produit des élites qui sont entrées en compétition pour obtenir une représentation au moins proportionnelle des groupes qu’elles représentent. L’écart symbolique qui persistait entre les basses castes et les catégories sociales privilégiées fut l’argument électoral phare pour l’entrée en lice des basses castes dans l’arène politique. Les basses castes se sont se sont organisées autour du rejet du brahmanisme et de tout ce qu’il représente en matière d’injustice économique, politique et avant tout sociale, symbolique, identitaire, pour devenir de véritables forces politiques.

Ce repli communautaire n’est pas un repli identitaire défensif. Il est avant tout une stratégie délibérée, élaborée par les élites de ces différents groupes pour réclamer une parcelle du pouvoir. La dimension instrumentale de la caste, soulignée par Ursula Sharma [1] , prend le pas sur une vision « essentialiste » de celle-ci, qui considère la caste comme un acquis culturel immuable et contredit les thèses comme quoi une société divisée en caste serait de facto homéostatique (thèse sous-jacente du modèle « holiste » de Louis Dumont). Par la participation politique, les basses castes remettent en cause l’ordre hiérarchique établit par le système. L’enjeu est avant tout symbolique, la conquête du pouvoir est un instrument privilégié pour gagner un statut social que la structure de la société indienne leur a toujours refusé. Ces groupes se définissent par une identité collective distincte des individus qui la compose. Le sociologue Gurhye a montré les transformations qu’a subit la caste par un phénomène que Louis Dumont a baptisé « substantialisation » de la caste. Ce terme étriqué désigne le processus par lequel la caste s’autonomise, devient « substance » et entre en relation concurrentielle avec les autres castes. En clair, c’est le passage de l’interdépendance à la concurrence. A titre de remarque, une des particularité du communautarisme indien est que l’on ne choisit pas le groupe auquel on appartient. On peut développer un sentiment d’appartenance plus ou moins fort vis-à-vis de son groupe, mais avec un choix limité par la naissance ; contrairement aux sociétés occidentales, où l’appartenance à un groupe sociologique peut faire l’objet d’un choix parmi tout un éventail de « tribus » diverses (gays, végétariens, etc.).

Ce mouvement de repli communautaire ne concerne d’ailleurs pas que les basses castes. Le phénomène s’est étendu à tout groupe occupant une position inférieure et ayant le sentiment d’être opprimé soit par la majorité, soit par la minorité dominante. Ces mouvements sociaux comprennent les mouvements dalits, les mouvements anti-caste (Prakash Ambedkar’s Bharatiya Republican Party), les mouvements paysans, les mouvements de femmes ou encore les mouvements environnementaux (cfr problématique du Sarovar dam project). Ces mouvements ont émergés pour la plupart pendant les années 70-75, pendant le mandat d’Indira Gandhi, et se sont développés progressivement en forces de masse. C’est à ce moment-là que ce sont développés les single-issue party. Certaines de leurs revendications ont aujourd’hui force constitutionnelle. Le principe de discrimination a été étendu à plusieurs groupes (basses castes, femmes, anglo-indiens, paysans, etc.) et à d’autres niveau qu’au niveau politique (administration, universités, allocations sociales, etc.). La plupart de ces groupes élaborent des programmes monothématique. Par exemple, le Bahujan Samaj Party se fixe pour seul objectif la représentation proportionnelle pour tous les groupes au gouvernement, dans l’administration et dans les institutions académiques. Ce phénomène de communautarisation explique en partie le déclin du Congrès, parti inclusif guidé par l’idée de la nation indienne dans sa globalité et qui s’était donné pour mission dès l’indépendance d’assurer la coexistence entre les groupes. La participation des catégories les plus défavorisées au niveau politique est un enjeu majeur du développement de la politique en Inde, enjeu d’autant plus important que ce processus pourrait bien mettre sens dessus dessous les acquis des décennies précédentes, marquées par le sécularisme et la conduite du pays par une famille politique ayant une vision globale du destin de la nation.

On se trouve dans la situation paradoxale où l’on a une organisation politique inspirée du parlementarisme anglais (intégré dans un cadre fédéral), organisation démocratique reposant sur l’égalité des citoyens (un homme - une voix) et une structure sociale encore régie par le système de castes, systèmes par définition hiérarchique et discriminatoire. Ce qui est remarquable, c’est que la cristallisation de la caste, son institutionnalisation (la reconnaissance formelle d’une structure sociale non égalitaire), a favorisé la participation politique et l’émergence de nouveaux acteurs sur la scène politique. Démocratisation de la démocratie en Inde, au prix de la stabilité.

Fragmentation du paysage politique

On peut décrire la sphère politique indienne comme un immense réseau complexe de groupes antagonistes, aux intérêts divergents, qui entrent en relation ou en compétition dans un jeu d’alliances et de contre alliances précaires et éphémères. Elle se caractérise également par une distorsion entre sa composition et la base sociale sur laquelle elle repose. En clair, depuis l’indépendance, de larges parts de la population tendent à être sous représentées au détriment d’autres groupes, appartenant aux hautes castes. Cet écart de représentation entre catégories favorisées (économiquement et socialement) et défavorisées tend à s’aplatir aujourd’hui - voire même à s’inverser dans certaines régions - grâce à l‘émergence de partis issus de ces catégories défavorisées et notamment des partis dalits en Inde du Nord.

Eclatement du système de parti

Un système de parti est défini comme « l’ensemble structuré des relations tantôt d’opposition, tantôt de coopération qui existent entre les partis politiques agissant sur la scène politique d’une même société politique » . On le devine, l’apparition de ces nouveaux groupes politiques conduit à un éclatement du système de partis (l’Inde en connaît plus de 200) et à une fragmentation de ce système qui tend à s’équilibrer peu à peu (la montée des nouveaux groupes s’accompagne de la désaffection de groupes plus anciens. Le Congrès en a été la principale victime). Il en résulte une répartition plus étalée des voix avec pour conséquence qu’aucun groupe ne détient une majorité, ce qui a pour effet de complexifier le processus de formation des gouvernements. A partir de 1977, on entre en Inde dans l’ère des « coalitions précaires et incertaines » . De 1977 à nos jours, 11 premiers ministres se sont succédés et deux d’entre eux sont morts assassinés. Il n’y a que deux gouvernements qui sont arrivés au terme de leur mandat (celui de Rajiv Gandhi d’octobre 84 à décembre 89 et celui de Narasimha Rao, de juin 91 à mai 96) et aucun des deux n’a été reconduit. Par ailleurs, le nombre de partis représentés à la Lok Sabha n’a cessé de croître, ce qui a eu pour conséquence de complexifier davantage le processus de formation des gouvernements de coalition .

L’instabilité du système politique fut d’autant plus grande que certaines de ces coalitions étaient minoritaires . C’est un cas de figure assez rare où, quand le degré de polarisation de la représentation est trop fort, on préfère laisser les rênes à une minorité. Malgré son irrationalité apparente (instabilité, soumission au Parlement, manque d’autorité et de supports pour mener sa politique, etc.), la coalition minoritaire est dans la plupart des cas une réponse rationnelle aux phénomènes liés à la fragmentation politique . Cette fragmentation du paysage politique s’explique également par la propension des partis indiens à se diviser (partis comme « entités fissibles ») et par la croissance du poids des partis régionaux à la Lok Sabha (13,08% en 1991, 21,34% en 1996, léger recul à 18,79% en 1998 et remontée à 26,93% en 1999). Avec la montée progressive de tous ces mouvements à enjeux uniques, la question de la gouvernabilité du pays se pose.

Les risques de la fragmentation

L’Inde est un Etat séculier, prétendant assurer la coexistence pacifique de différentes communautés ethniques, linguistiques et religieuses. Sur ces clivages viennent se greffer d’autres axes de différenciation des populations (clivage Nord - Sud, clivage ville - campagne). On peut ainsi analyser la société indienne en terme de caste, de classe, de religion, etc. Tous ces clivages ne se recoupent pas forcément. Ainsi, la religion ne renseigne pas sur l’appartenance de classe, par exemple. En ce qui concerne la caste et la classe, la situation est plus complexe. On peut sans trop prendre de risque affirmer qu’il y a une vague correspondance entre la position de classe et la position de caste, c’est-à-dire que les hautes castes tendent à être celles qui sont économiquement dominantes et que les castes inférieures tendent à être économiquement opprimées. Si on se penche plus en profondeur sur cette correspondance, on se heurte à pas mal de difficultés, chaque caste offrant un paysage assez contrasté. Selon Robert Deliège, le problème tient au fait que les castes ne sont pas des entités économiques homogènes et qu’il y a en Inde peu de conscience de classe (une conscience de classe qui serait transversale par rapport à la caste d’appartenance). Cela est d’autant plus vrai qu’il n’y a pas ou plus d’adéquation parfaite entre la caste et l’occupation professionnelle, même si tendanciellement, hautes et basses classes correspondent aux hautes et basses castes, aux extrêmes. On peut s’interroger dès lors de la pertinence de vouloir s’appuyer sur la caste pour élever le niveau de vie de ses « coreligionnaires ». Ce n’est d’ailleurs pas, nous l’avons dit, l’objectif premier des leaders dalits et autres. Il se pourrait bien qu’ils se fassent rattraper par leurs électeurs, qui ne voient pas leur statut économique s’améliorer aussi vite que leur statut politique.

Concrètement, quels ont été les résultats de la percée des mouvements dalits et autres basses castes ? Avant toute chose, une participation croissante de leurs membres dans l’appareil politique et une réduction des biais introduits par les hautes castes dans la composition des administrations. L’action de Mayawati en Uttar Pradesh a surtout consisté en un vaste programme de remaniement des postes administratifs en faveurs des basses castes. Ces actions ont été complétées par une batterie de mesures symboliques destinées à permettre aux basses castes de recouvrer une estime de soi que les hautes castes leur avaient déniée pendant des siècles. Cela s’est traduit par l’installation de statues d’Ambedkar dans les villages, par le changement des noms des rues au nom des héros de la résistance anti-brahmane (Naicker, Ambedkar, etc.). En terme de politiques et de réalisation de programme, le bilan est moins brillant. De fait, nous l’avons souligné, l’enjeu de cette lutte est avant tout la reconquête d’un statut. Les leaders dalits (Kanshi Ram, Mayawati...) se sont concentré sur cet aspect de l’oppression des basses castes en occultants ses autres dimensions, et notamment sa dimension économique. Chaque groupe a produit une « couche crémeuse » (creamy layer) qui brigue le pouvoir au nom de la reconnaissance sociale du groupe qui les porte. Leurs programmes sont restés monothématiques, centrés sur cet objectif de reconnaissance sans pour autant adresser les causes structurelles des inégalités socio-économiques. C’est un problème récurrent chez les single-issue party. Pour les backward castes, la pauvreté et l’oppression servent d’alibi pour l’accès au pouvoir. L’extension des quotas vise seulement cet objectif . On peut ajouter également que certaines catégories défavorisées et très minoritaires restent exclues des mesures de rattrapage entreprises par les nouvelles équipes au pouvoir, d’autant plus qu’elles souffrent de bas revenus et de faibles niveaux d’éducation. Les intérêts de castes supplantent les intérêts individuels ou de caste.

Ces intérêts de caste peuvent mener à des comportements incohérents. Si l’objectif était d’assurer aux membres de leurs castes un niveau de vie plus élevé, il ne devrait pas être si difficile pour différents mouvements de basses castes d’entrer en coalition (BSP, Samajwadi Party, etc.). Or, les basses castes restent très divisées , ce qui expliquent pourquoi le BJP a pu se maintenir au pouvoir jusqu’à il y a peu, malgré un électorat « basse caste » potentiellement plus important numériquement. La division de la société en groupes antagonistes cherchant à tirer pour eux-mêmes la couverture peut faire perdre toute vision d’intérêt général. Comme nous l’avons sous-entendus ci-dessus, il y a des problèmes en Inde (distribution des ressources, illettrisme...) dont la solution dépasse les divisions sociales. En clair, pour mener une action collective effective, les politiques doivent dépasser les divisions de caste.

Remise en cause de l’idée d’inclusivité de la nation indienne, morcellement de l’action politique à des niveaux toujours plus locaux, concentration sur des intérêts particuliers, compétition accrue et instabilité politique, inefficacité de cette configuration à répondre aux besoins socio-économiques des personnes...les esprits pessimistes y voient le déclin de la nation voire même la genèse de sa désintégration. Sans pousser de cris d’orfraie, il convient de considérer les acquis des transformations décrites ci-dessus et leurs limites, et de voir de quelle manière ces limites peuvent être dépassées.

L’avenir

Il paraît clair qu’à l’avenir, les leaders politiques ne pourront plus faire l’économie de programmes visant à rétablir les inégalités socio-économiques entre les groupes. Un système politique basé sur la caste ne semble pas approprié pour remplir cette mission, puisque l’on voit qu’une minorité des membres des basses castes aujourd’hui en phase ascendante monopolisent les gains de la participation au pouvoir (un grand nombre de membres de ces castes accusent de faibles niveau de revenu et un niveau d’éducation peu élevé, surtout chez les femmes). A qui la faute ? Aux basses castes qui s’organisent pour obtenir un statut que les autres groupes leur ont toujours refusé ? Certainement pas. A leurs leaders, qui instrumentalisent leur groupe d’appartenance en l’utilisant comme tremplin politique ? En partie, oui. Au système parlementaire lui-même, qui permet la mise en place de coalitions minoritaires instables et précaires ? D’aucuns le disent et demandent une réforme du régime politique indien, au nom de la stabilité.

Pour ce qui est de l’élévation des niveaux de vie, nous avons dit que les problèmes liés aux conditions socio-économiques des personnes ne pourront être vraisemblablement réglé que si l’on dépasse les divisions. Le tassement des différences liées aux privilèges sociaux ne se fera pas à l’issue d’un jeu compétitif où des groupes qui partagent des fardeaux similaires sont en concurrence (cela contribue, au contraire, à jouer le jeu du groupe dominant).

Peu à peu, les leaders dalits prennent conscience des limites de la nature de leur combat (ils comprennent, comme Kanshi Ram qui vient d’essuyé une défaite cuisante dans sa propre circonscription, que maintenir le même discours finit par leur aliéner une part de leur électorat). Ils pourraient être à même de réorienter leurs discours et leurs actions, soit en menant une politique inclusive de redistribution des ressources à tous, sans discrimination, soit en formant une coalition des basses castes et des minorités (qui pourrait être dirigée par le BSP et le Samajwadi Party, p.e.) solide, qui puisse faire face au BJP. Dans les deux cas, cela nécessite une atténuation de la rhétorique identitaire. Enfin, on ne voit pas très bien vers quoi pourrait s’orienter une transformation du régime politique en Inde. Une réforme qui viserait à stabiliser à tout prix le système politique au détriment de la reconnaissance de la réalité sociale et de ses transformations serait à terme plus nuisible que rédemptrice.

Les deux réformes envisageables se situent de part et d’autres de l’axe concentration - déconcentration du pouvoir. C’est-à-dire qu’on pourrait envisager d’une part la mise en place d’un régime présidentiel qui concentrerait les pouvoirs entre les mains d’un président, irresponsable devant les assemblées et ayant pour tâche de tracer les grandes lignes politiques, et d’autre part une dévolution accrue des compétences et responsabilités vers les entités fédérées. La première solution pose plus de problèmes qu’elle n’en résout. Les Indiens ne renonceront pas facilement à leur Parlement, et les perspectives de dérives liées à la concentration des pouvoirs entre les mains d’une seule personne alimentent les mauvais souvenirs de la fin de règne d’Indira Gandhi. La deuxième semble plus en phase avec un pays qui de facto devient de plus en plus fédéral. On le voit, les changements doivent plutôt s’opérer au sein des partis et dans la structure du système de partis plutôt que dans le régime en cours. Celui-ci pourrait évoluer de manière à mieux rendre compte de l’évolution de la structure de la société, c’est-à-dire vers plus de fédéralisme. On voit bien que plus les élections sont locales, plus elles suscitent l’intérêt . Excentrer les enjeux permettrait sans doute de stabiliser le sommet de l’appareil étatique, en le vidant inévitablement d’une part de sa substance. Cette approche permettrait de mieux rendre compte des transformations que la société indienne connaît.

Conclusion

Les débats trop brièvement évoqués ci-dessus sont déjà porteurs d’enseignement. La dimension historique est essentielle pour comprendre la nature des transformations qu’a connues l’Inde au cours de ces dix dernières années. Nous avons essayé de montrer comment le système politique et la base sociale de l’Inde se nourrissent mutuellement, ainsi que la nécessité de prendre en compte ces transformations quand on recherche un type de gouvernement adéquat pour ce pays. Par ailleurs, si la participation est un facteur de démocratie, il n’est certainement pas le seul. Nous avons essayé de montrer qu’un accroissement de la participation pouvait occulter l’immobilisme au niveau des conditions de vie et de la mobilité sociale. Enfin, le détournement des hautes castes de la politique, peut-être par dépit ou plus probablement parce qu’elles ont déplacé leur centre de préoccupation de la sphère politique vers la sphère économique, où ils conservent encore un avantage comparatif certain, laisse présager un avenir où, si rien n’est fait pour changer les dynamiques actuelles, les inégalités socio-économiques risquent de perdurer.

P.-S.

Bibliographie

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- « Le Système des castes », Paris, PUF, Que sais-je ?, 1993.

[2] HASAN, Z., « Representation and redistribution : the new lower caste politics of north India », in FRANKEL, HASAN, BHARGAVA, ARORA, Transforming India, Delhi, Oxford University Press, 2000, pp.146-175.

[3] JAFFRELOT, Ch., « The Rise of the Other Backward Classes in the Hindi Belt », The Journal of Asian Studies 59, n°1, February 2000, pp. 86-108.
- « Hindu Nationalism and Democracy », in FRANKEL, HASAN, BHARGAVA, ARORA, Transforming India, Delhi, Oxford University Press, 2000, pp.353-378.

[4] SEILER, D., « Les Partis Politiques », Paris, Colin, 1993.

[5] SHARMA, U., « Contextualising Caste : post-Dumontian approaches », Oxford, Blackwell Publishers / The Sociological Review, 1994.

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[8] YADAV, Y., « Understanding the Second Democratic Upsurge : trends of bahujan participation in electoral politics in the 1990s », in FRANKEL, HASAN, BHARGAVA, ARORA, Transforming India, Delhi, Oxford University Press, 2000, pp.146-175.

[9] ZINS, M.-J., « La Politique de l’Inde », Paris, PUF, Que sais-je ?, 1994.

Notes

[1] SHARMA, U., « Contextualising Caste : post-dumontian approaches », Oxford, Blackwell Publishers / The Sociological Review, 1994.

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