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CHRONIQUE DE L’?CONOMIE

L’?conomique avant le social : le test br?silien

Eric Le Boucher

Saturday 2 October 2004, by LE BOUCHER*?ric

Pouvait-il faire autrement ? Ne pas privil?gier l’?conomique sur le social ? Donner la priorit?, d?s son arriv?e au pouvoir en janvier 2003, aux 45 millions de pauvres que compte le Br?sil ? Lula, l’ancien syndicaliste m?tallo ?lu pr?sident de la R?publique, n’a pas h?sit?. Le Br?sil doit 430 milliards de dollars aux cr?anciers ?trangers, plus qu’aucun autre pays du tiers-monde. Le Br?sil vit des 155 milliards de dollars (125 milliards d’euros) investis par General Motors ou Volkswagen. Il n’avait pas le choix. Il fallait d’abord rassurer les d?tenteurs de capitaux. Faute de cette cr?dibilit? reconquise, le gouvernement de gauche ne tiendrait pas et le pays retomberait dans ses crises ?ternelles.

Les ?lecteurs br?siliens sont appel?s aux urnes, dimanche 3 octobre, pour des ?lections municipales qui constituent un test ? mi-parcours pour Lula.

LA BOURSE A DOUBL?

Le vote aurait-il eu lieu avant l’?t? que le test aurait ?t? perdu. La cote de popularit? du pr?sident chutait et diff?rents scandales gouvernementaux avaient mis en lumi?re que le Parti des travailleurs (PT) n’?tait pas ? l’abri du mal qu’il disait combattre : la corruption. Les financiers se f?licitaient : la Bourse a doubl? depuis janvier 2003, la monnaie, le real, a regagn? 24 % et les obligations d’Etat valent 70 % plus cher. Mais l’?conomie a plong? en r?cession de 0,2 % en 2003 et le m?contentement ?tait grand. Pourquoi Lula avait-il chauss? les bottes de son pr?d?cesseur Fernando Henrique Cardoso et adopt? exactement la m?me politique de rigueur sous la f?rule du FMI ? Au sein du PT, nombreux r?clamaient la " mudan?a", un changement de cap."Je n’ai pas les pouvoirs de Dieu pour faire des miracles", se justifiait p?niblement le pr?sident.

Pourtant le miracle a lieu. Cet ?t?, les indices de la croissance tournent au vert. Le Br?sil profite ? plein du rebond ?conomique mondial qui tire ses exportations de sucre, de soja, de jus d’orange, de caf? et de viande, dont les cours mondiaux sont plut?t ? la hausse. L’expansion atteindra cette ann?e 4 % (selon le Fonds mon?taire international) ou m?me 4,7 % (selon Morgan Stanley), les cr?ations d’emplois se multiplient (1,5 million de janvier ? ao?t, soit sur l’ann?e enti?re plus que le million huit cent mille promis par le gouvernement) tandis que les ratios financiers s’am?liorent.

LES FRUITS DE CARDOSO

Le FMI applaudit des performances br?siliennes "meilleures qu’attendu" et autorise le pays ? tirer abondamment sur sa ligne de cr?dits. Il n’y a pas que les financiers ? avoir repris confiance, toute l’?conomie s’est remise en marche.

Le rebond n’est pas seulement conjoncturel, il est structurel. "Le Br?sil change la nature de sa croissance, ce qui va la rendre plus durable, note une ?tude de la banque Morgan Stanley. La d?pendance br?silienne vis-?-vis de ses exportations est remplac?e rapidement par un moteur interne de croissance aliment? par des revenus croissants." En clair, la consommation priv?e et l’investissement prennent le relais des traditionnelles mais trop fragiles exportations de soja et de jus d’orange. L’am?lioration des salaires, les cr?ations d’emplois et l’acc?s plus ouvert au cr?dit ont nourri une demande interne qui compte pour la moiti? de la croissance du deuxi?me trimestre.

M?me constat du c?t? des investissements qui red?marrent et ?clairent combien les entrepreneurs regagnent confiance en leur avenir et leur pays.

Le Br?sil cueille, en fait, les fruits de la politique engag?e par Fernando Henrique Cardoso (pr?sident de 1995 ? 2002) et poursuivie par Lula. Politique trop souvent r?sum?e ? son versant budg?taire et ? la terrible cure d’aust?rit? auto inflig?e pour effacer le pass? de prodigue du pays et convaincre les march?s financiers de sa conversion au s?rieux.

Comme promis au FMI, le pays d?gagera jusqu’en 2007 un exc?dent de 4,25 % du produit int?rieur brut, chiffre consid?rable si l’on se souvient que les Etats-Unis ou la France sont, eux, en d?ficit de 4 % ! Mais ? c?t? de cette rigueur, le Br?sil a mis en place un triple changement, selon l’?conomiste Jeffrey Sachs, professeur ? Columbia.

HAUTES TECHNOLOGIES

D’abord l’ouverture. "Le Br?sil sort de sa coquille, rivalisant sur les march?s mondiaux au lieu de se prot?ger sur son march? national". C’est un tournant avec des d?cennies de protectionnisme. D’o? la multiplication des voyages pr?sidentiels ? l’?tranger d’un int?r?t autant diplomatique que commercial.

Ensuite, l’?conomie du savoir. Comme la Chine ou l’Inde, le Br?sil dispose de suffisamment de dipl?m?s pour viser directement une place dans les hautes technologies. Si l’agriculture et les ressources naturelles continuent de compter dans la "sp?cialisation" du pays, les secteurs neufs y gagnent leur place, comme l’a?ronautique avec le constructeur d’avions court-courriers Ambaer. Alors que l’Am?rique latine d?laissait la recherche au profit des pays d?velopp?s et de l’Asie, le Br?sil s’est mis ? investir dans ses universit?s et ses centres de recherche-d?veloppement. Enfin, la sant? et l’?ducation. Le Br?sil a ?t? le premier pays en d?veloppement ? apporter une r?ponse ? l’?pid?mie du sida, en garantissant un acc?s aux m?dicaments r?troviraux. Comme le taux de mortalit? des jeunes est revenu de 60 ? en 1990 ? 39 ? en 2001, les familles pauvres peuvent avoir moins d’enfants ce qui all?ge la pression d?mographique du pays.

FAIBLE ?PARGNE

Trop d’optimisme apr?s trop de pessimisme ? C’est possible. Le Br?sil reste fragilis? par des d?s?quilibres fondamentaux : sa trop faible ?pargne int?rieure qui le fait d?pendre des investissements ?trangers et sa trop grande propension ? l’importation qui d?s?quilibre ses comptes et le fait d?pendre, l? encore, de l’argent ?tranger. Ils s’ajoutent aux mille obstacles int?rieurs qui brident son d?veloppement : un march? du travail rigide, une fiscalit? embrouill?e, un syst?me judiciaire obsol?te et un f?d?ralisme qui n’encourage que la technocratie. Mais Lula pr?sente un bilan solide. La croissance revenue, il peut maintenant tenir ses promesses dans la seconde partie de son mandat.

P.S.

Article paru dans "Le Monde", ?dition en ligne du samedi 2 octobre 2004.

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