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L’islam dans le collimateur

Saba Naqvi Bhaumik

Thursday 31 January 2002, by BHAUMIK*Saba Naqvi

Article Outlook(extraits),New Delhi, paru dans le Courrier International, édition du 31 janvier 2002.

Depuis les attentats du 11 septembre, les quelque 25 000 écoles coraniques du pays sont soupçonnées d’être des foyers de subversion.

Titulaire d’un doctorat de théologie, Yunus Ali a passé la majeure partie de sa vie d’adulte à dispenser un enseignement religieux à de jeunes musulmans. Et cela suffit pour qu’il craigne désormais d’être étiqueté comme "élément antipatriotique". Depuis le 11 septembre, une campagne soutenue vise en effet le réseau des écoles coraniques en Inde. Le ministre de l’Intérieur, L. K. Advani [un des faucons du parti nationaliste hindouiste BJP], a présidé en septembre dernier une réunion à l’issue de laquelle il a été décidé de sévir contre les madrasas illégales, qui se sont multipliées depuis cinq ans et qui, pour reprendre les termes d’un rapport officiel, "constituent une menace pour la sécurité nationale".

Les soupçons qui pèsent sur ces établissements sont d’autant plus forts que la grande majorité des Indiens non musulmans n’ont strictement aucune idée de ce qu’on y enseigne. La plupart de ces écoles suivent le programme Dars-i-Nizami, lancé par la première université coranique du sous-continent, le Darul Uloom, installée à Deoband, dans l’Uttar Pradesh. Ce système d’enseignement, qui a été créé au XIXe siècle, est fondé sur l’apprentissage par coeur du Coran, des hadith (actes et paroles du Prophète), du fiqh (jurisprudence) et du tafsir (commentaires du Coran). L’une des raisons de la campagne contre les madrasas indiennes tient au fait que le programme de Deoband a également été adopté par les centaines d’écoles coraniques qui ont formé les talibans au Pakistan. Cette association s’est révélée extrêmement embarrassante pour Deoband, qui s’enorgueillit d’un passé glorieux. Les Deobandis, souligne l’historien Mushirul Hasan, sont montés en puissance dans l’Inde sous domination britannique non pas en tant que mouvement réactionnaire, mais, au contraire, comme force progressiste. "Les Deobandis s’opposaient à la partition du sous-continent, explique l’historien. Ils rejetaient la thèse des deux nations et soutenaient vigoureusement le mouvement nationaliste mené par le Parti du Congrès. C’est scandaleux de les qualifier d’antipatriotiques."

Il est certain que, de nos jours, les madrasas dispensent un enseignement dépassé, qui ne prépare pas les étudiants à la vie professionnelle. "L’éducation qu’ils y reçoivent, commente l’intellectuel musulman A. M. Khusro, n’est pas ouverte sur le monde, mais souvent c’est la seule à laquelle ont accès les musulmans qui subissent une discrimination, en plus de la pauvreté et de l’illettrisme." Mushirul Hasan partage aussi l’idée selon laquelle Deoband promeut un islam puritain et "une école de pensée orthodoxe". Pour Syed Hamid, président de l’université Jamia Hamdard, à Delhi, il est urgent de moderniser l’enseignement. Une modernisation du système, fait-il remarquer, a bien été entreprise par le gouvernement central à partir de 1994. Elle consiste à aider les écoles coraniques en y détachant un ou deux enseignants dans des matières modernes comme les sciences, les mathématiques ou l’anglais. Nombre d’universités acceptent désormais les certificats délivrés par ces établissements. Rien que dans l’Uttar Pradesh, 700 madrasas bénéficient de ce programme, tandis que, dans le Bengale-Occidental et dans l’Assam, il existe un courant, le Madrasa-e-Aalia, qui enseigne la plupart des disciplines proposées dans les écoles classiques et qui est reconnu par les universités.

En dépit de ces efforts, les perspectives d’emploi pour la plupart des diplômés se limitent aux fonctions religieuses et à l’enseignement dans les madrasas. Selon S. U. Siddiqui, directeur de la Maulana Azad Education Foundation, qui travaille en faveur de programmes éducatifs pour les minorités, 500 000 mosquées en Inde ont besoin d’imams. En outre, chaque diplômé d’une madrasa peut créer sa propre petite école. De fait, soutient M. Siddiqui, pour ce qui concerne les études primaires, le taux d’alphabétisation chez les musulmans n’a rien à envier à celui d’autres communautés, en grande partie grâce à l’accès à ces écoles, où les enfants sont nourris gratuitement en même temps qu’ils reçoivent une éducation. C’est au niveau du collège et du lycée que le nombre de ceux qui abandonnent les études devient alarmant. Pour M. Hamid, étant donné l’état lamentable de l’enseignement public, les madrasas sont souvent le seul moyen de s’en sortir pour les membres les plus défavorisés de la minorité musulmane. "Le taux d’alphabétisation chez les musulmans est déjà bien inférieur à la moyenne nationale. Sans les écoles coraniques, il serait encore plus bas", commente-t-il.

Bien qu’aucun recensement officiel n’ait jamais eu lieu, de source gouvernementale on estime à environ 25 000 le nombre d’écoles coraniques à part entière dans tout le pays. Par ailleurs, il existe environ 80 000 makhtab , des établissements plus rudimentaires, qui dépendent souvent des mosquées et dispensent un enseignement de niveau primaire. Selon certaines études, souligne M. Hamid, les madrasas vivent de zakat (dons) recueillis dans le pays même : "Et pourtant, on dénonce injustement l’argent de l’étranger, du Moyen-Orient. Même les médias participent à cette propagande." Comme le dit l’ancien ministre Zafar Saifulla : "Les écoles chrétiennes et hindoues ne reçoivent-elles pas des dons d’origine non indienne ? On a prouvé que le VHP [Vishva Hindu Parishad, organisation ultranationaliste hindoue] est en grande partie financé par l’étranger."

L’éminent historien Irfan Habib voit, lui aussi, dans la campagne menée contre les madrasas une tentative des extrémistes hindous de diaboliser l’institution. "S’il existe des preuves contre les madrasas, il faut les rendre publiques. A quoi bon toutes ces insinuations si on ne peut pas les étayer par des preuves irréfutables ?" demande-t-il. A force d’être considérées avec suspicion par les autorités, ces écoles coraniques risquent fort de tomber entre les mains des fondamentalistes. La modernisation, soutiennent les intellectuels musulmans, est encore le meilleur moyen de les faire rentrer dans le rang.

P.S.

Avec 120 millions d’adeptes, la communauté musulmane de l’Inde est la plus importante minorité religieuse du monde. Selon le principe du sécularisme défini par la Constitution, toutes les religions du pays doivent être traitées sur un pied d’égalité. Et toute discrimination est interdite. Dans les faits, les musulmans indiens sont souvent suspectés d’allégeance au Pakistan, et l’aile la plus dure des nationalistes hindous n’hésite pas à projeter un "ethnocide culturel" à leur encontre. La représentation politique de la communauté est enfin très faible : l’Assemblée nationale actuelle ne compte que 29 députés musulmans sur 525.

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