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L’IN ?GALIT ? DES SEXES DANS LE SOUS-CONTINENT INDIEN

Quand la misogynie devient un probl ?me de sant ? publique

vendredi 10 mai 2002, par SEN*Amartya

Dans son essai, Amartya Sen, Prix Nobel d’ ?conomie (1998), montre que les pr ?judices subis par les femmes p ?sent lourdement sur l’ ?tat sanitaire de la soci ?t ?. Sa d ?monstration pour le sous-continent indien pourrait s’appliquer ? bien d’autres r ?gions de la plan ?te.

Si la question du sexisme au regard de la vie et de la mort a d ?j ? fait couler beaucoup d’encre, l’in ?galit ? des sexes comporte d’autres aspects qui m ?riteraient une analyse approfondie. Je voudrais ? cet ?gard souligner quatre ph ?nom ?nes importants qui ont ?t ? largement observ ?s en Asie du Sud.

Le premier concerne la d ?nutrition des enfants, qui touche beaucoup plus les petites filles que les petits gar ?ons. Si les filles ne pr ?sentent ? la naissance pas plus de carences alimentaires que les gar ?ons, cet ?tat de fait change ? mesure que la soci ?t ? leur impose des discriminations sexuelles qu’ignorait la nature. Pour bien comprendre les raisons de ce handicap f ?minin, soulignons d’embl ?e que les petites filles souffrant de d ?nutrition ne sont pas forc ?ment moins bien nourries que les petits gar ?ons, mais ne b ?n ?ficient pas en revanche d’un aussi bon suivi m ?dical. C’est effectivement ce qui ressort des donn ?es comparatives disponibles pour l’Asie du Sud. En ?tudiant les registres d’admission de deux grands h ?pitaux publics de Bombay, nous avons constat ? que les fillettes hospitalis ?es ?taient syst ?matiquement dans un ?tat plus grave que les gar ?ons. Ce qui permet de d ?duire que, pour ?tre amen ?e ? l’h ?pital, une fille doit ?tre plus gravement malade et plus affaiblie qu’un gar ?on. La d ?nutrition peut par cons ?quent provenir d’une plus grande incidence de maladies susceptibles de perturber l’absorption des aliments ou les fonctions vitales.

On constate par ailleurs en Asie du Sud une incidence de la d ?nutrition maternelle beaucoup plus ?lev ?e que dans toute autre r ?gion du monde. En t ?moignent les comparaisons par pays de l’indice de masse corporelle (IMC : rapport du poids et de la taille au carr ? d’un individu), ainsi que les statistiques sur les effets secondaires caract ?ristiques, comme la fr ?quence des cas d’an ?mie.

Le troisi ?me probl ?me tient ? l’insuffisance pond ?rale ? la naissance - mesur ?e selon les crit ?res internationaux. En Asie du Sud, elle touche 21 % des nouveau-n ?s, contre-performance qui constitue un record mondial. Dans bien des cas, les petits Asiatiques pr ?sentant un poids inf ?rieur ? la moyenne sont n ?s avec une insuffisance pond ?rale. En termes de poids par tranches d’ ?ge, 40 ? 60 % des enfants d’Asie du Sud souffrent de carences alimentaires, alors que la moyenne mondiale oscille entre 20 et 40 %, m ?me en Afrique subsaharienne. Ces enfants entrent donc dans la vie avec un handicap immunitaire et le gardent. L’Asie du Sud accuse enfin une incidence des maladies cardio-vasculaires plus ?lev ?e que dans tout le reste du tiers-monde.

La probalit ? pour que les trois premiers ph ?nom ?nes soient intimement li ?s est grande : le mauvais suivi m ?dical des fillettes et des femmes et le sexisme insidieux qu’elles subissent au quotidien se traduisent par une d ?nutrition maternelle plus fr ?quente ; celle-ci accro ?t ? son tour les risques d’affaiblissement des d ?fenses du foetus, d’insuffisance pond ?rale du nourrisson et de d ?nutrition de l’enfant. Seule inconnue : quel est le rapport avec la forte incidence des maladies cardio-vasculaires parmi les adultes d’Asie du Sud ? Le travail novateur d’une ?quipe m ?dicale britannique dirig ?e par David J.P. Barker fournit de pr ?cieux indices. Se fondant sur les statistiques britanniques, Barker a ?tabli que les sujets n ?s avec une insuffisance pond ?rale pr ?sentaient ? l’ ?ge adulte une plus forte pr ?disposition ? des pathologies telles que l’hypertension, l’intol ?rance au gluten et les risques cardio-vasculaires.

Les preuves m ?dicales qu’il avance permettent d’envisager un lien de cause ? effet entre le constat empirique des in ?galit ?s sanitaires dont sont victimes les femmes et les fillettes d’Asie du Sud et la forte incidence des maladies cardio-vasculaires dans cette r ?gion du monde. Tout semble effectivement indiquer que les carences alimentaires des femmes sont ? l’origine de la d ?nutrition maternelle et, partant, du retard de croissance du foetus et de l’insuffisance pond ?rale du nourrisson - probl ?mes qui se traduisent ? court terme par la d ?nutrition de l’enfant et, bien plus tard, par des risques cardio-vasculaires chez l’adulte. Ainsi, des n ?gligences dont seules les femmes font les frais finissent par poser un probl ?me de sant ? et de survie ? l’ensemble de la soci ?t ?. De ces causes biologiques d ?coule un autre constat, plus g ?n ?ral : les comportements misogynes peuvent ?tre aussi pr ?judiciables aux hommes qu’aux femmes. Le "sexe fort" est en effet beaucoup plus vuln ?rable aux maladies cardio-vasculaires. Etant donn ? le r ?le cl ? des femmes dans la procr ?ation, il est clair que les carences dont elles sont victimes ne peuvent qu’avoir des cons ?quences n ?fastes pour tous les ?tres humains - homme ou femme, enfant ou adulte. Au bout du compte, la misogynie qui p ?se si lourdement sur la sant ? des femmes se retourne contre les hommes comme une terrible vengeance. Il existe ?galement d’autres liens entre les pr ?judices subis par les femmes et l’ ?tat sanitaire de la soci ?t ? ; ils op ?rent non plus par causalit ? biologique, mais par l’action consciente des femmes qui, en affirmant leur pouvoir participatif, ont certes gagn ? en libert ?, mais ont ?galement modifi ? les sch ?mas qui d ?terminaient la vie des hommes, des enfants et des adultes. De nombreuses ?tudes ont d ?montr ? que l’accroissement du pouvoir participatif des femmes tend ? r ?duire l’absence de soins prodigu ?s aux enfants. Il a aussi des incidences positives sur le taux de mortalit ?, ainsi que sur la fertilit ? et la surpopulation. Plus g ?n ?ralement, il contribue ? une plus forte mobilisation face aux probl ?mes sociaux.

Ces tendances se confirment si l’on consid ?re le r ?le accru des femmes dans d’autres sph ?res, notamment dans la vie ?conomique et politique. Il y a dans beaucoup de pays une forte corr ?lation entre le pouvoir participatif des femmes et les acquis sociaux. Chaque fois que les conventions s’ ?cartent du mod ?le traditionnel - qui confie la propri ?t ? aux hommes -, les femmes prouvent qu’elles sont tout ? fait capables de se lancer dans les affaires et de prendre d’excellentes initiatives ?conomiques. De plus, la participation des femmes ? la vie ?conomique ne se limite pas aux revenus qu’elles g ?n ?rent, mais se traduit par bien d’autres avanc ?es sociales d ?rivant de leur position plus enviable au sein de la soci ?t ? et de l’affirmation de leur ind ?pendance.

Ces exemples de d ?veloppement sont encourageants. Dans le sous-continent indien, les comportements sexistes - qui sont profond ?ment ancr ?s dans les mentalit ?s - se sont estomp ?s ? certains ?gards. La situation n’est pour autant pas id ?ale, puisqu’on assiste ? un mouvement inverse dans d’autres domaines. Les in ?galit ?s persistent notamment en mati ?re de natalit ?. En Inde, les r ?sultats pr ?liminaires du recensement d ?cennal de 2001 - dont les donn ?es sont en cours d’analyse et de quantification - indiquent clairement que, si la population f ?minine progresse l ?g ?rement par rapport ? la population masculine dans tout le pays, les naissances de filles sont en forte diminution. Parmi les moins de 6 ans, on recensait 94,5 filles pour 100 gar ?ons en 1991 ; cette proportion ?tait pass ?e ? 92,7 en 2001.

Cette ?volution refl ?te non pas une hausse de la mortalit ? parmi les fillettes, mais une baisse de la natalit ? f ?minine par rapport ? la natalit ? masculine. Il faut sans doute y voir un effet des techniques de d ?termination du sexe du foetus, qui sont de plus en plus r ?pandues. Face au risque d’avortements s ?lectifs, le Parlement indien a vot ? il y a plusieurs ann ?es une loi interdisant l’emploi des techniques de d ?termination du sexe du foetus en dehors de toute n ?cessit ? m ?dicale. Cette loi n’est toutefois pas appliqu ?e car, comme l’expliquaient les autorit ?s ? Celia Dugger, l’ ?nergique correspondante du New York Times, les femmes refusent d’avouer qu’elles ont recours ? ces techniques et tr ?s peu de poursuites judiciaires peuvent aboutir.

Le fait m ?me que les femmes refusent de t ?moigner r ?v ?le l’aspect le plus inqui ?tant de cette in ?gale r ?partition des sexes ? la naissance : en Inde, les femmes pr ?f ?rent g ?n ?ralement donner le jour ? des gar ?ons. Or l’accroissement de leur pouvoir participatif ne peut contribuer ? ?radiquer cette forme de sexisme - du moins ? court terme - puisque ce pouvoir leur permet pr ?cis ?ment d’accentuer sciemment la d ?natalit ? f ?minine. Tout plan d’action doit prendre en compte l’ ?volution du sch ?ma actuel d’in ?galit ? entre les sexes en Inde, qui tient davantage ? la natalit ? qu’ ? la mortalit ? (les femmes ayant une esp ?rance de vie ? la naissance nettement sup ?rieure aux hommes). Plus grave, il s’av ?re que les m ?thodes classiques visant ? lutter contre le sexisme d ?mographique - les politiques publiques en faveur de l’ ?ducation et de la participation ?conomique des femmes, par exemple - ne suffisent pas ? elles seules ? r ?soudre le probl ?me de la d ?natalit ? f ?minine.

La proportion biologique des naissances est, pour la plupart des pays du monde, de 95 filles pour 100 gar ?ons. Elle ne s’ ?tablit qu’ ? 92 ? Ta ?wan et ? Singapour, ? 88 en Cor ?e du Sud et descend ? 86 en Chine - o ? les femmes ont pourtant consid ?rablement accru leur pouvoir participatif. Parmi les enfants, la Cor ?e du Sud recense 88 filles pour 100 gar ?ons et la Chine 85 seulement. Comparativement, avec une proportion de 92,7 filles pour 100 gar ?ons (m ?me si elle a diminu ? en dix ans), la situation indienne semble bien moins d ?favorable. Il y a pourtant des raisons de s’inqui ?ter. Cette tendance pourrait effectivement n’en ?tre qu’ ? ses d ?buts, et nous serions en droit de nous demander si, avec la propagation de l’avortement s ?lectif, l’Inde ne risque pas de rejoindre les seuils chinois et cor ?en, voire de tomber au-dessous. Pis encore, la r ?partition moyenne des sexes masque des disparit ?s g ?ographiques consid ?rables et, dans certains Etats, la proportion de filles est largement inf ?rieure ? la moyenne. Si l’avortement s ?lectif est pratiqu ? dans la plupart des r ?gions indiennes, certains crit ?res socio-culturels cr ?ent une fracture qui scinde nettement le pays en deux. Dans la mesure o ?, m ?me en l’absence d’avortement s ?lectif, il na ?t plus de gar ?ons que de filles sur l’ensemble de la plan ?te, nous pouvons prendre comme point de r ?f ?rence la r ?partition des sexes dans les pays industrialis ?s : parmi des enfants de moins de 5 ans, on compte 94,8 filles pour 100 gar ?ons en Allemagne, 95 au Royaume-Uni et 95,7 aux Etats-Unis. Il para ?t raisonnable de prendre le chiffre allemand de 94,8 comme le seuil en de ?? duquel on peut soup ?onner des interventions au d ?triment des filles.

Appliqu ? ? l’Inde, cet indicateur r ?v ?le un d ?coupage g ?ographique tr ?s net : dans les Etats du nord et de l’ouest du pays, la proportion de filles par rapport aux gar ?ons oscille entre 79,3 et 87,8, ce qui est inf ?rieur au seuil fix ?. En revanche, dans les Etats de l’est et du sud de l’Inde, elle est sup ?rieure ? 94,8. Le plus surprenant ici ne tient pas au d ?calage marqu ? d’un Etat particulier, mais au fait que chaque Etat du bloc Nord-Est (mis ? part les tr ?s petits Etats du Dadra et du Nagar Haveli) enregistre une proportion de filles largement inf ?rieure ? celle qu’affiche chacun des Etats du bloc Sud-Est (y compris le Tamil Nadu).

Cette dichotomie ne s’explique par aucun facteur ?conomique apparent. Parmi les Etats pr ?sentant une discrimination antif ?minine, on trouve des Etats riches (le Pendjab et l’Haryana) comme des Etats pauvres (le Madhya Pradesh et l’Uttar Pradesh), des Etats b ?n ?ficiant d’une croissance rapide (le Gujarat et le Maharashtra) comme des Etats o ? la croissance stagne (le Bihar). L’incidence des avortements s ?lectifs ne s’explique pas davantage par l’acc ?s aux techniques m ?dicales de d ?termination du sexe du foetus : les Etats n’accusant pas de d ?ficit de filles, tels le Kerala et le Bengale-Occidental, disposent d’au moins autant de ressources m ?dicales que ceux o ? la proportion de filles est inf ?rieure au seuil fix ?, comme le Madhya Pradesh, l’Haryana ou le Rajasthan. La raret ? des avortements s ?lectifs au Kerala ou au Bengale-Occidental est davantage le fait d’une faible demande de ces services particuliers que d’une p ?nurie de ressources. Nous devons donc d ?passer les crit ?res de ressources ?conomiques, de prosp ?rit ? mat ?rielle ou de croissance du PIB pour nous interroger sur des facteurs socioculturels plus g ?n ?raux. Il convient ? cet ?gard de consid ?rer divers types d’influences et de lier ces caract ?ristiques d ?mographiques aux donn ?es fournies par l’anthropologie sociale et les ?tudes culturelles. Il peut ?galement y avoir une causalit ? politique : on a effectivement relev ? dans d’autres contextes que les politiques sectaires fond ?es sur les valeurs religieuses ont acquis bien plus de r ?sonance dans les Etats du bloc Nord-Ouest que dans ceux du bloc Sud-Est, o ? les partis religieux n’ont remport ? qu’un tr ?s faible succ ?s. S’il est important de surveiller de pr ?s la tendance ? l’avortement s ?lectif dans l’ensemble de l’Inde, l’existence de fractures politico-culturelles nettes peut sugg ?rer des axes de recherche et de sondage, et ouvrir la voie ? des mesures correctives.

Comme nous le constatons, l’in ?galit ? des sexes pr ?sente de multiples facettes, aussi diverses que pr ?cises. Les mesures favorisant la participation active des femmes ? travers l’ ?ducation et un emploi r ?mun ?r ? se sont r ?v ?l ?es tr ?s efficaces pour contrer bon nombre de ses manifestations les plus pernicieuses, notamment le taux de mortalit ?. Elles ne suffisent plus toutefois ? r ?pondre au d ?s ?quilibre des naissances, qui traduit une nouvelle forme de misogynie et appelle une attitude plus critique face aux valeurs admises. Lorsque le pr ?judice antif ?minin (exprim ? par des comportements tels que l’avortement s ?lectif) refl ?te un profond enracinement de valeurs machistes auxquelles les m ?res elles-m ?mes ne peuvent ?chapper, les femmes doivent disposer non seulement de leur libert ? d’action, mais aussi d’une libert ? de pens ?e : la libert ? de remettre en question et d’analyser scrupuleusement les croyances h ?rit ?es du pass ? et les priorit ?s fix ?es par la tradition. La participation active, critique et ?clair ?e est indispensable pour lutter contre toutes les in ?galit ?s, y compris contre l’in ?galit ? des sexes.

P.-S.

LETRAS LIBRES (extraits) Mexico. Article paru dans le Courrier International, ?dition du 10 mai 2002.

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