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CHRONIQUE DE L’?CONOMIE

La pauvret? ?tait asiatique au XIXe?si?cle, elle sera africaine au XXIe

Eric Le Boucher

Sunday 16 May 2004, by LE BOUCHER*?ric

La pauvret? ?tait asiatique au XIXe?si?cle, elle sera africaine au XXIe

La division par deux de l’extr?me pauvret? sur la plan?te depuis vingt ans fait chaud au c?ur. La chute est saisissante?: de 1981 ? 2001, la part de la population des pays en d?veloppement vivant avec moins de 1 dollar par jour est pass?e de 40?% ? 21?%, selon les derni?res statistiques de la Banque mondiale. L’?volution s’observe aussi en nombre absolu?: la mis?re ne touche plus que 1,1?milliard d’individus, contre 1,5?milliard en 1981.

Ce chiffre est, ? l’examen, tr?s d?cevant. La r?duction de la pauvret? mondiale va moins vite que la croissance, signe que le monde est de plus en plus in?galitaire. On pourrait s’en accommoder si l’?volution n’?tait pas, en fait, compl?tement disparate (voir graphique).

LA CROISSANCE NE SUFFIT PAS

La baisse mondiale est enti?rement due au succ?s asiatique, qui s’explique lui-m?me, en tr?s grande partie, par la Chine. Si l’on exclut cette derni?re des statistiques, l’?volution globale mondiale est l?g?rement n?gative, le gain obtenu dans les autres pays asiatiques (notamment en Inde) ?tant compens? par la forte remont?e de la pauvret? en Afrique (+?150?millions), tandis que les chiffres stagnent en Am?rique latine.

Comme il n’y a qu’une Chine, la poursuite de la lutte contre la pauvret? appara?t compromise et les craintes de la communaut? internationale sont fortes de ne pas atteindre l’objectif du Mill?naire de l’ONU, qui est de la diviser, ? nouveau, par deux de 1990 ? 2015. Est-ce possible?? Comment??

Les r?flexions des ?conomistes du d?veloppement se sont enrichies ces derniers mois sous le feu critique des mouvements antimondialisation. Le mod?le lib?ral dit du "consensus de Washington" (ouverture commerciale, rigueur budg?taire, privatisations...) est en partie remis en cause, au moins au sein de la Banque mondiale, pour laisser la place ? plus de prudence id?ologique, d’abord, et ? des consid?rations sociales et politiques pour chaque pays, ensuite. Essayons de r?sumer.

1)Du succ?s asiatique dans les ann?es pass?es demeure un constat?: la cause principale du recul de la pauvret? est la croissance ?conomique, comme l’a soulign? Fran?ois Bourguignon, l’?conomiste en chef de la Banque mondiale, lors de la conf?rence de l’institution, en d?but de semaine ? Bruxelles. Seule la croissance permet d’am?liorer, de surcro?t, les autres indicateurs sociaux comme la mortalit? infantile ou la scolarisation.

2)La croissance, condition n?cessaire, n’est pourtant pas suffisante. L’Inde, dont le d?collage r?cent est remarquable, obtient des r?sultats d?cevants contre la pauvret?. La part de la population disposant de moins de 1 dollar par jour n’est pass?e que de 36?% il y a dix ans ? 28?% aujourd’hui (contre une r?duction de 35?% ? 16?% en Chine pendant la m?me p?riode). La raison en est que la richesse nouvelle a ?t? absorb?e par les classes ais?es de la "shining India" ("l’Inde qui brille").

Autrement dit, la r?duction de la pauvret? impose d’accompagner la croissance par une politique redistributive, faute de quoi elle se transforme en accroissement des in?galit?s. La persistance de la malnutrition enfantine en Asie, malgr? le boom ?conomique, confirme que les Etats ne peuvent pas laisser la croissance jouer seule.

3) La meilleure fa?on de promouvoir la croissance reste l’insertion dans le commerce mondial. La pauvret? d’un pays ne s’explique pas par la mondialisation mais par sa non-participation ? la mondialisation.

Pr?cision?: nous parlons ici du commerce des biens et pas de la mondialisation financi?re, qui, difficile ? ma?triser par les Etats du tiers-monde, a provoqu? des crises mon?taires d?sastreuses - en Argentine, par exemple.

LA N?GLIGENCE DU NORD

4)Comme 70?% des habitants des pays en d?veloppement vivent de l’agriculture, les enjeux se concentrent sur ce secteur. L’Asie a profit? de la lib?ralisation des produits industriels, l’Am?rique du Sud et l’Afrique attendent les fruits d’une lib?ralisation agricole. La poursuite de la lutte contre la pauvret? passe par la fin des subventions du bl?, du sucre, du coton, du riz, aux Etats-Unis, en Europe et au Japon.

Mais, s’il faut que cesse l’?go?sme des pays d?velopp?s, il faudra aussi que les march?s ouverts ne soient pas capt?s au seul profit des "grands" du Sud comme le Br?sil ou l’Afrique du Sud. L’analyse des ouvertures devrait se faire plus fine, par fili?re et par pays, ce qui ne semble pas devoir ?tre le cas au sein de l’Organisation mondiale du commerce (OMC).

5)Les pays les plus pauvres -?pensez ? l’Ethiopie - manquent d"avantages comparatifs" commerciaux. Pour eux, l’aide financi?re ext?rieure est indispensable. Or comme le crie James Wolfensohn, le directeur g?n?ral de la Banque mondiale, l’attention du Nord s’est d?tourn?e de la pauvret?, et cette n?gligence s’est encore aggrav?e depuis les attentats du 11?Septembre. Les montants des cr?dits publics ont fondu ? 58?milliards de dollars en 2002, dont seulement 38?milliards d’argent frais.

"Pour les pays les plus pauvres, l’aide repr?sente ? peine 3?% de leur PIB", somme bien insuffisante pour les dynamiser, note Fran?ois Bourguignon.

L’INITIATIVE BROWN

Pour sortir l’aide publique au d?veloppement de cette impasse, Gordon Brown, le chancelier de l’Echiquier britannique (ministre des finances), propose d’emprunter pour grouper plusieurs ann?es d’aides en un seul gros paquet, les remboursements venant, plus tard, de la croissance retrouv?e.

La poursuite du recul de la pauvret? d?pend du Nord, de ses aides, de ses march?s. Elle d?pend d’abord des pays du Sud, de leur capacit? ? organiser leur Etat, ? lutter contre la corruption, ? concentrer leur effort sur l’?ducation et sur l’am?lioration du sort des femmes.

C’est en cours dans de nombreux pays, et l’examen g?n?ral ne rend pas forc?ment pessimiste. Sauf pour l’Afrique. En 1980, un pauvre de la plan?te sur dix ?tait africain?; aujourd’hui, un sur trois?; en 2015, un sur deux. La pauvret? ?tait au XIXe?si?cle associ?e ? l’Asie, elle devient au XXIe?si?cle un probl?me africain.

See online : Le Monde

P.S.

Article paru dans Le Monde, ?dition en ligne du 16 mai 2004.

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