Debating India

Les deux Afrique du Sud (2/3)

les nouveaux ?lus

Patrice Claude

Tuesday 27 April 2004, by CLAUDE*Patrice

Jadis, seuls des Blancs pouvaient ?tre riches. Aujourd’hui les "buppies", les nouveaux bourgeois noirs, sont partout. Mais on est encore loin du "black power" dans l’?conomie

Hourra ! Enfin un lieu ? Johannesburg o? l’int?gration raciale marche !"Hey, mon fr?re ! Viens boire un verre. Alors, les affaires ?" La puissance invitante est noire. L’h?te, blanc. Et Afrikaner de surcro?t. Tard ce soir, comme ? l’accoutum?e ? l’Inanda Club, tout le monde ou presque sera ivre de bulles. Pas de probl?me, ces gens sont faits pour s’entendre. Il y a Chris et Anton, Justin et Mamatho. Deux Blancs, deux Noirs, un seul paradis : celui du fric et des affaires. A partir d’un certain niveau de revenus, le racisme ne se montre plus. "D’ailleurs, ose une dame blonde qui a un peu abus? des cocktails, le racisme n’a jamais ?t? tol?r? ? l’Inanda." La m?moire est courte. Il y a quinze ans, ni Justin ni Mamatho, malgr? les limousines ?blouissantes qu’ils viennent de confier au voiturier, n’auraient pu franchir ne serait-ce que la porte du parking du club. Tout ? l’heure, quand ils sont arriv?s, la directrice blanche de l’?tablissement s’est jet?e ? leur cou. Une r?volution est en marche, c’est s?r.

Serveurs et gardes noirs, green de golf, terrain de polo, piscine pour ces dames, bar, fumoir, salles d’administration ? louer dans les ?tages : on n’entre ? l’Inanda Club qu’avec une carte de membre ou un parrain assez sympa pour r?pondre de vos bonnes m?urs. Ici, entre Ilovo et Sandton, les faubourgs nord de Jo’burg o? se m?langent les plus grandes fortunes d’Afrique du Sud, on ne badine pas avec la s?curit?. Sous l’ancien r?gime, ces belles et grandes demeures ? colonnades, avec parc arbor? et bicoques pour domestiques au fond du jardin, ?taient r?serv?es au "peuple ?lu", les Blancs. Aujourd’hui, comme partout, la s?lection s’exerce par le portefeuille. Vingt millions de Noirs survivent avec des revenus inf?rieurs au seuil de pauvret?, fix? ici ? 350 rands (44 euros) par mois. Le prix d’un bon d?ner ? l’Inanda. Entre le purgatoire et le paradis, une course de vitesse est engag?e.

L’Afrique du Sud d’autrefois ?tait un paria, une vieille dame souffreteuse, isol?e, ossifi?e dans les gros sabots de l’apartheid. Aujourd’hui, c’est une danseuse, l?g?re, unanimement f?t?e, libre de d?ployer tous ses entrechats sur la grande sc?ne du monde. Mais en perp?tuel grand ?cart ? l’int?rieur de son grand corps. "Il y a dix ans, note un chercheur de l’Unisa, une universit? locale, les rares familles noires tr?s ? l’aise gagnaient en moyenne vingt-cinq fois plus qu’un ouvrier. Aujourd’hui, on en est ? environ trente-cinq fois." Sous la direction de Nelson Mandela puis de Thabo Mbeki, le pr?sident jadis form? aux armes en URSS, l’ANC au pouvoir a vite abandonn? ses vieilles lunes marxisantes pour embrasser ? bras-le-corps le capitalisme et soumettre sans ?tats d’?me son ?conomie ? la globalisation. Au grand dam des petits partis de gauche qui tentent, jusqu’ici sans succ?s, de r?cup?rer le m?contentement croissant des pauvres contre les privatisations et les d?r?gulations.

"Pour ?radiquer le racisme,disait le pr?sident Mbeki en 1999, nous devons cr?er et asseoir une classe capitaliste noire." Du coup, comme au Br?sil, o? il est le plus large du monde, le foss? entre classes sociales s’accro?t. Mais le nombre des fortun?s aussi. Huit millions de Noirs (sur 36), se vivent d?sormais comme partie prenante de la classe moyenne et sup?rieure. Le retournement le plus visible, le plus ?clatant de la nouvelle Afrique du Sud, c’est eux.

Les " buppies", les nouveaux bourgeois-boh?mes, les "bobos" noirs en quelque sorte, sont partout. Dans les grands m?dias, les journaux, la radio, la t?l?vision. Les grandes agences ?trang?res de presse ne parviennent plus ? trouver des confr?res blacks. "Trop chers pour nous", confie un Europ?en. La revanche noire saute partout aux yeux. Dans les meilleures universit?s, d?sormais "d?racialis?es". Dans les malls, ces grands centres commerciaux bien gard?s, avec patios fleuris, boutiques chics et restaurants chers o? les tables mixtes - ? d?faut des salles - sont encore rares. Dans la pub, qui a enfin d?couvert le filon d’un "march? noir" en croissance constante, et qui en rajoute des tonnes sur la c?l?bration de la "nation arc-en-ciel". Au cin?ma, devant et derri?re l’?cran, dans la musique populaire, qu’ils dominent avec des m?langes de sons rocks et traditionnels. Ils sont sur les greens de golf, les terrains de cricket et de polo. On les voit glisser sur les grandes avenues des banlieues cossues en d?capotables. Avec le t?l?phone portable - 15 millions de connec- t?s -, la BMW, dont les jeunes d?sh?rit?s des townships ont rebaptis? les initiales - "Black Man’s Wish"(le r?ve de l’homme noir) -, est devenue le signe le plus ostentatoire de la r?ussite. Cette ann?e, grande premi?re, les concessionnaires Jaguar du pays ont vendu plus de voitures aux Noirs qu’aux Blancs. La course ? l’argent est devenue l?gitime et m?me conseill?e.

"Quand je serai tr?s riche, vers 75 ans, je retournerai peut-?tre ? la politique."Dans le grand salon de sa belle demeure, en banlieue nord, Lungi Sizulu ironise ? peine. Fils de feu Walter Sizulu, l’un des compagnons de cellule et de combat les plus proches de Nelson Mandela, fils, aussi, d’Albertina Sizulu, une l?gende de la lutte anti-apartheid, aujourd’hui d?put?e ANC, fr?re de Zwelakh? Sizulu, pr?sident (ANC) du Parlement, Lungi, malgr? ses 55 ans, est le mod?le parfait du "yummie", pour "young upwardly mobile marxist" (jeune marxiste en phase ascendante), la b?te noire de l’ultra-gauche. Proches du pouvoir, v?t?rans de la lutte, les yummies se donnent encore du "comrade" jusque dans les conseils d’administration o? le "big business" blanc les a coopt?s en raison de leurs connexions avec la nouvelle nomenklatura.

Lungi a quitt? Soweto juste apr?s la lib?ration de Nelson Mandela, en 1991. "J’ai rachet? cette maison ? une famille juive qui a fui vers Isra?l", se souvient-il. Pas de probl?me, les cr?dits bancaires ?taient disponibles. En 1994, apr?s la premi?re ?lection libre, l’?pouse de Lungi Sizulu est nomm?e ambassadeur aux Etats-Unis. Lui, il abandonne toutes ses responsabilit?s politiques dans l’ANC et se lance dans les affaires. Succ?s. Comme quelques autres, dont Cyril Ramaphosa, ancien secr?taire g?n?ral du parti, ou Tokyo Sexwale, qui fut lui aussi longtemps embastill? avec Mandela, et qui sont ? pr?sent des milliardaires tr?s en vue, Lungi a b?n?fici? du plus discut? des grands choix politico-strat?giques du pouvoir, le "black economic empowerment" (BEE), autrement dit la prise du pouvoir ?conomique par les Noirs. Vaste chantier.

L’id?e de d?part est bonne. Il s’agit d’obliger la minorit? blanche, qui a perdu le pouvoir politique mais contr?le toujours 99 % des grandes entreprises et 75 % des terres arables nationales, ? l?cher un peu du g?teau. Dans un premier temps, et pour ?viter une l?gislation trop contraignante, certains groupes comme Anglo American, ouvrent volontairement leur capital ? des Noirs choisis par eux. C’est l’entreprise elle-m?me qui fournit les cr?dits n?cessaires. C’est le temps des "cappuccino deals". Parce que le gouvernement, qui est encore le plus gros donneur d’ordres ?conomiques du pays, avec ses programmes de chantiers publics, a dit tout haut qu’il favoriserait dor?navant l’attribution des contrats aux entreprises "color?es", ou ? celles qui sous-traitent prioritairement aux petites et moyennes entreprises noires, "on mettait un ou deux cadres noirs dans le grand vase blanc du vrai pouvoir", explique M. Sizulu.

Le ph?nom?ne n’a pas disparu. Il n’est pas rare de croiser dans les clubs d’affaires des "blacks directors" qui n’ont de directeur que le salaire et l’apparence. Pourtant, couv? par le FMI et disposant d’un excellent cr?dit financier international, le pouvoir, qui a r?tabli les finances publiques, ma?tris? l’inflation et r?duit tous les d?ficits, se refuse toujours ? contraindre les grands groupes par la loi. "Ne pas effrayer les march?s" est son credo. Mais il accentue insensiblement sa pression. D?sormais, toutes les entreprises qui convoitent les march?s publics doivent pr?senter leur "score card", une sorte de carnet de notes o? sont r?pertori?s leurs efforts en mati?re d’int?gration noire, d’emplois noirs et de formation accord?e aux cadres et employ?s noirs. "Il y a un demi-si?cle d’?ducation au rabais ? rattraper" justifie notre interlocuteur.

Ce sera long. En dix ans, s’il a fabriqu? une poign?e de milliardaires heureux et quelques centaines de chefs d’entreprises petites et moyennes, le "black empowerment" ne contr?le encore que 35 soci?t?s sur les 450 cot?es en Bourse, pour moins de 5 % de la capitalisation totale du march?. Difficile ? mesurer, l’impact du BEE sur l’emploi semble aussi limit? puisque le ch?mage touche encore un bon 40 % de la population active. Echec ou r?ussite ? Il est trop t?t pour le dire. En fait, nombre de groupes, comme celui de l’Absa, qui vient d’ouvrir 10 % de son capital aux Blacks, se plaignent de ne pas trouver localement les cadres sup?rieurs qu’il leur faudrait pour am?liorer leurs "score cards". Un exemple, cit? par le bureau d’?tudes Econometrics : sur 8 000 experts-comptables actuellement sur le march?, 318 seulement sont noirs.

Retour ? Hillbrow, dans ce quartier central de Jo’burg, jadis enti?rement blanc, aujourd’hui abandonn? au crime et ? la mis?re exclusivement noire. De 8 heures ? 18 heures, cinq jours par semaine, Riaan Nel campe sur le trottoir de la grande avenue commerciale. Ancien m?cano, Riaan ne passe pas inaper?u. Il a des ?paules ?troites, de l’acn? sur les joues et un fusil grand comme lui en mains. Surtout, dans ce quartier populaire que les Blancs ont, depuis beau temps, cess? de fr?quenter, Riaan est afrikaner. Blanc et pauvre. Une cat?gorie existante sous l’apartheid, mais en augmentation croissante dans l’"arc-en-ciel". Thabo Mbeki lui-m?me s’en est ?mu pendant la derni?re campagne ?lectorale.

Pay? 1 100 rands par mois (pr?s de 1 400 euros) - le smic local, rarement respect?, s’?l?ve ? 800 rands (100 euros), et il en faut 400 pour louer un studio d?cent en ville - Riaan Nel avait 3 ans quand le grand lib?rateur canonis? est sorti de ses vingt-sept ann?es d’enfermement. Il n’a rien connu d’autre. Il ne se plaint pas. "?a va. Je me fais insulter parfois par des clients noirs qui ne veulent pas ?tre fouill?s par un Blanc. Mais, dans l’ensemble, les gens sont plut?t sympas avec moi. De toute fa?on, je n’ai pas le choix." Chez les petits Blancs aussi, m?me s’il est inf?rieur des trois quarts ? celui des Noirs, le ch?mage gagne.

Ceux qui ?taient incapables d’accepter la nouvelle r?alit? sud-africaine sont partis en masse. Par centaines de milliers. Certains reviennent, mais les d?parts se poursuivent au rythme de plusieurs milliers chaque mois. Parmi les 4,3 millions de Blancs qui sont rest?s, "les Afrikaners sont finalement ceux qui acceptent le mieux les changements", notait l’archev?que Desmond Tutu. Pas tous. Sans parler de la poign?e de vieux irr?ductibles d’Orania, cette cit? priv?e sans Noirs o? quelques centaines de familles se sont regroup?es pour revivre le "grand trek", le professeur Fran?ois Bredenkamp critique la discrimination positive noire, "trop pressante pour ?tre ?quitable" et "le peu de place accord? ? la culture afrikaner".

Membre dirigeant du Groupe des 63, une association d’intellectuels afrikaners qui a envoy? au pr?sident Mbeki une let-tre ouverte de protestation il y a deux ans, M. Bredenkamp, 54 ans, 2 enfants, se plaint globalement de "la baisse du niveau scolaire" et de "l’ins?curit? g?n?rale". Mais le "tigre afrikaner" qu’?voquait nagu?re, pour faire peur ? l’ANC, l’ancien pr?sident Peter W. Botha, appara?t bel et bien mat?. "Il nous a fallu trois cent cinquante ans, se console M. Bredenkamp, mais nous sommes quand m?me les seuls Europ?ens de souche ? avoir r?ussi ? s’implanter avec succ?s sur le continent noir." Au paradis ?

P.S.

Article paru dans Le Monde, ?dition en ligne du mardi 27 avril 2004.

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