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LES DEUX AFRIQUE DU SUD (1/3)

Afrique du Sud : les d ?laiss ?s

lundi 26 avril 2004, par CLAUDE*Patrice

Une nation ? Peut- ?tre. Deux mondes s ?rement, que tout s ?pare. Dix ans apr ?s la fin de l’apartheid, la r ?publique "arc-en-ciel" reste un pays ?cartel ?, moins par la couleur de la peau que par la mis ?re.

Erotomanie compulsive ? Au Riverside Tavern, les clients sont perplexes. "H ?-h ?, ricane le vieux Skalas, bi ?re au poing, le "King" aime la chair fra ?che, c’est s ?r." Attabl ?s au dehors de ce caf ?-concert jazzy de la grande township d’Alexandra - un million de Noirs entass ?s dans des baraques plus ou moins d ?centes entre deux quartiers chics et chers de la haute bourgeoisie de Johannesburg -, les consommateurs, des hommes uniquement, pour la plupart au ch ?mage, rient sous cape. Le "King", c’est Goodwill Zwelithini, monarque richissime et sans pouvoirs de la premi ?re tribu du cru, les Zoulous. A 57 ans, barbe et cheveux gris, Sa Majest ? se marie encore. Pour la sixi ?me fois.

La promise s’appelle Zola Mafu. Elle a de grands yeux de biche et des origines au Swaziland, mis ?rable petit royaume ind ?pendant enclav ? entre l’Afrique du Sud et le Mozambique. La cour zouloue de KwaKhangela avait annonc ? en mars que l’heureuse ?lue avait 20 ans. Sa s ?ur a remis les pendules ? l’heure. "Zola vient juste de passer son bac. Elle n’a que 17 ans." Scandale. La loi swazie interdit le mariage avant 18 ans. Et, pand ?mie de sida oblige, le roi du cru a m ?me fait interdire en 2001 la jupe courte et le pantalon pour les c ?libataires de moins de 30 ans.

Stupide, mais qu’importe ! "Nos "afristocrates", comme dit Skalas, hilare, feront comme d’habitude, exactement ce qu’ils veulent." Bref, la vierge du Swaziland prendra place dans la couche royale aussit ?t que le "grand Zoulou" aura vers ? aux parents la lobola r ?glementaire, la dot coutumi ?re. Le mois pr ?c ?dent, devant cinq mille invit ?s, dont Nelson Mandela lui-m ?me, le roi a mari ? Nomkozi, sa propre fille a ?n ?e. En ?change, trois pur-sang et cent quatorze vaches lui ont ?t ? remis par le fianc ?. Nomkozi est une princesse de sang. Fille d’agriculteurs modestes, Zola n’est qu’une roturi ?re. La lobola, estime le boss du Riverside, "ne devrait pas d ?passer quelques dizaines de t ?tes de b ?tail".

Ainsi va la vie des t ?tes couronn ?es dans la nouvelle soci ?t ? "arc-en-ciel" de Nelson Mandela. D’un c ?t ?, des traditions fortes que l’apartheid n’a pas r ?ussi ? tuer et qui perdurent dans les campagnes et les townships. Les mariages arrang ?s, les "hommes-m ?decine", les l ?gendes, les jeteurs de sort, les arcs et les fl ?ches, les cases de boue s ?ch ?e, le manque d’eau, la mis ?re crasse et la houe des paysans, qui suent sang et eau pour ?corcher la terre ocre qui devra les nourrir. De l’autre c ?t ?, les gratte-ciel du Cap, Durban ou Johannesburg. L’air conditionn ?, les restaurants chics, les clubs priv ?s, leurs terrains de golf ou de polo, les caf ?s Internet, les bo ?tes ? la mode, les costumes cravates des hommes d’affaires, qui glissent en limousine sur de larges avenues bord ?es d’eucalyptus et de jacarandas multicolores.

Une nation ? Peut- ?tre. Deux mondes, s ?rement. "Le yin et le yang de ce pays", proclame un journal. Ou celui des d ?laiss ?s et celui des nouveaux ?lus, comme on voudra. En tout cas deux mondes, physiquement proches parfois, et sociologiquement ?loign ?s de plusieurs si ?cles en m ?me temps. Deux mondes que se partagent pr ?s de 45 millions de personnes dont moins de 10 % de Blancs, les anciens ma ?tres. La R ?publique "arc-en-ciel" est une soci ?t ? complexe, violente et potentiellement explosive, avec huit grandes tribus noires - Zoulous, Xhosas, Tswanas, etc. -, deux blanches - les Anglais et les Afrikaners -, deux "color ?es" - les M ?tis et les Indiens - et onze langues officielles. Sans compter celles des millions de clandestins d’Afrique qui se sont ?chou ?s ici depuis dix ans, croyant y trouver l’Eldorado.

Pour chor ?graphier tout cela, une seule recette, jadis ?cart ?e par le d ?funt apartheid : une Constitution exemplaire, une presse libre, l’ ?galit ? des citoyens devant la loi, le droit de vote universel, la d ?mocratie. La semaine pass ?e, pour la troisi ?me fois depuis le d ?but de sa renaissance, la premi ?re puissance ?conomique et militaire du continent noir s’est adonn ?e ? l’exercice. Dans l’ordre, la paix civile et la libert ?. Plus de vingt partis politiques, des bureaux de vote partout, des files d’attente interminables sous le chaud soleil d’automne et, jusque dans les mis ?rables bidonvilles qui ont pouss ? comme des champignons autour des townships, les anciennes banlieues noires de l’apartheid, une ferveur oubli ?e chez les vieilles d ?mocraties. R ?sultat ? Plus de 70 % de participation, peu d’incidents, une belle et vibrante c ?r ?monie qui s’est termin ?e, comme chacun s’y attendait, sit ?t apr ?s la mort du "d ?veloppement s ?par ?", c’est- ?-dire par une nouvelle et ?crasante victoire du vieux Congr ?s national africain (ANC). Loyaut ? et reconnaissance. Quel que soit son bilan, globalement positif mais avec d’ ?normes insuffisances c ?t ? social, sant ? publique et s ?curit ?, "le parti de la lib ?ration", qui affiche quatre-vingt-dix ans de lutte au compteur contre le colonialisme, puis l’apartheid, le parti de Mandela ne pouvait pas perdre. Pas encore.

La d ?mocratie sud-africaine fonctionne. Elle fonctionne, mais Gito Balo ? est mort. Gito ?tait une vedette, un jazzman qui charmait les foules de ses concerts. Le 6 avril, vers 2 heures du matin, le musicien noir, en rentrant chez lui, a commis une erreur fatale : il s’est arr ?t ? ? un feu rouge. Deux hommes se sont approch ?s, lui ont tir ? une balle dans la t ?te et se sont enfuis avec son auto. "Crime horriblement banal dans la nouvelle Afrique du Sud", a titr ? une gazette. Entre les vols de voitures " ? l’arrach ?", les cambriolages sanglants et les r ?glements de comptes entre gangs, on a compt ?, en 2003, 126 905 attaques ? main arm ?e. Moiti ? plus exactement que dix ann ?es plus t ?t. Officiellement "stabilis ?e", la criminalit ? sud-africaine reste, derri ?re la Colombie, la plus forte du monde : pr ?s de 20 000 homicides par an et plus de 50 000 viols d ?clar ?s. "Dans la plupart des pays, se d ?sole Ted Leggett, chercheur ? l’Institut des ?tudes de s ?curit ? de Pretoria, la principale cause de mort non naturelle est l’accident d’auto. Ici, c’est le meurtre."

Avec le sida qui menace 5,3 millions de s ?ropositifs av ?r ?s - le plus haut taux d’infection du monde - et tue d ?j ? six cents Sud-Africains par jour, avec la mis ?re qui englue toujours pr ?s de la moiti ? des populations, l’ins ?curit ? est l’une des trois grandes plaies de la nouvelle Afrique du Sud. Celle-ci est au c ?ur de toutes les pr ?occupations. L’id ?e de r ?tablir la peine de mort, abolie par la nouvelle Constitution, monte dans les sondages. Dans les quartiers chics et jusque dans les banlieues de pavillons ? tuiles rouges occup ?s par la classe moyenne, les cl ?tures ont grandi jusqu’ ? deux ou trois m ?tres. Elles sont ?lectrifi ?es, h ?riss ?es de barbel ?s, placard ?es d’avertissements martiaux genre : "Attention ! Riposte arm ?e." Face ? une police insuffisante en nombre, mal form ?e et trop souvent corrompue, les soci ?t ?s de s ?curit ? priv ?e font fortune.

Un apr ?s-midi comme les autres ? Hillbrow, au cours de ce "Jo’Burg" d ?mesur ? qu’on appelle aujourd’hui "Jozy", comme si cela pouvait aider ? y adoucir la vie. Il y a vingt ans, Hillbrow ?tait un peu le Quartier latin de la grande cit ?. Cin ?mas, restaurants, boutiques branch ?es et bo ?tes ? musique. Class ? "blanc", le quartier ne tol ?rait les Noirs qu’en tenues d’employ ?s de s ?curit ? ou de "parking boys". Aujourd’hui, mis ? part quelques vieillards trop pauvres pour d ?m ?nager, il n’y a plus de Blancs. Ils ont fui vers les banlieues nord. La Bourse, les banques, les grands h ?tels, les emplois aussi. Abandonn ? ? sa d ?cr ?pitude, Hillbrow est devenu le sanctuaire des paum ?s, des mis ?reux, des escrocs, dealers, bandits et voleurs de tous acabits.

"Attention, pr ?vient Jerry Marobyane, le costaud "guide protecteur" africain qu’on nous a fermement conseill ? d’embaucher pour d ?ambuler ici en s ?curit ?, attention, on aborde le quartier nig ?rian." De tous les clandestins d’Afrique - Zimbabw ?ens, Angolais, Mozambicains, Congolais, Ethiopiens, etc. - qui sont venus chercher fortune au "pays de l’or", les Nig ?rians, globalement accus ?s par la x ?nophobie ambiante d’avoir apport ? le sida, la prostitution et le meurtre sur contrat, sont les plus d ?test ?s.

"Tss tss tsst." Au coin de Kotzee et Claim Streets, juste devant l’h ?tel Moulin-Rouge o ?, dit-on, les p ?dophiles trouvent sans peine leur ration quotidienne de chair fra ?che, un jeune type en baskets cherche le contact. On passe. "Une fille, un gar ?on, un pistolet-mitrailleur, une dose de poudre, ces types fournissent tout ce que tu veux", confie nerveusement Jerry. On avance. Plus loin, c’est le Bronx au pire moment. Entre deux gratte-ciel abandonn ?s, vitres bris ?es et acc ?s condamn ?s par des grilles soud ?es et des rouleaux de barbel ?s, deux hommes en sueur se d ?battent sur le trottoir avec trois grosses t ?tes de b ?uf sanguinolentes."Ils ach ?tent ?a aux abattoirs, explique Jerry,ils retirent les lambeaux de viande qui restent et en font des soupes vendues ? l’assiette aux passants." Comme dit Thandiw ? Ndlovu, une m ?re c ?libataire de quatre enfants qui a fui sa province du Natal et une case familiale sans eau pour venir s’ ?chouer ici, ? un coin de rue, vendre des cigarettes et des bonbons, "c’est risqu ? d’habiter ici, mais il faut bien vivre".

Au coin de Quartz et Kotzee, six gamins cam ?s ? la colle, l’ ?il torve et le jean crasseux, sont affal ?s sur d’immondes matelas pos ?s ? m ?me le trottoir. A c ?t ?, comme ? presque tous les coins de rues, il y a deux filles noires avec un tabouret et un carton sur lequel on peut lire : "Coiffeuse. 50 rands -6,25 euros- la natte." Dans un salon, le m ?me travail sur la t ?te des belles co ?te trois fois plus. Les jeunes tendent la s ?bile, jurent qu’ils n’ont rien, que les"makwerekwere", les ?trangers noirs dans le sabir local, "prennent tout, le business, les apparts et les filles". Une chose est s ?re, la "terre de lait et de miel" que les clandestins sont para ?t-il venus chercher ici d ?gage une sale odeur. Hillbrow baigne dans l’urine et les ordures qui s’amoncellent derri ?re les immeubles et jusque dans les cages d’ascenseur des grands buildings squatt ?ris ?s.

Par comparaison, Soweto et Alexandra, les deux grandes townships locales o ? la majorit ? noire ?tait nagu ?re condamn ?e ? s’entasser, apparaissent comme des havres. "C’est s ?r, il y a du progr ?s", note Sana Nkwana, jeune travailleuse sociale dans les townships. L’ANC se flatte d’avoir construit en dix ans un million et demi de logements et raccord ? au moins cinq millions d’autres ? l’eau courante et l’ ?lectricit ?. A Soweto, la grande cit ? noire o ? s’entassent pr ?s de trois millions d’ ?mes ? 15 kilom ?tres de Jozy, le changement se remarque. Beaucoup de r ?sidents sont devenus propri ?taires ? cr ?dit de leurs lopins. Ils en prennent soin. Mamaya Nossandi, lavandi ?re chez les riches, vit toujours, elle, dans une cabane de 8 m ?tres carr ?s ? toit de t ?le avec ses trois enfants. "L’hiver on g ?le et l’ ?t ? on cr ?ve, dit-elle. Mais maintenant on a le courant et un point d’eau pour 50 familles pas trop loin. ?a va un peu mieux, je vote toujours ANC car il n’y a qu’eux pour s’occuper un peu de nous." Comme des millions d’autres d ?sh ?rit ?s, Mamaya re ?oit maintenant des allocations familiales qui lui permettent de survivre : 150 rands (19 euros) par enfant jusqu’ ? 9 ans.

Mais Soweto n’est pas que mis ?re. Dans le quartier dit de "Beverley Hills", on s’arr ?te devant la superbe r ?sidence de Winnie Mandela, l’ex- ?pouse d ?chue du vieux Nelson. Plusieurs ailes, deux ?tages, deux berlines allemandes dernier cri dans le garage et trois gardes dehors. Les villas du coin n’ont rien ? envier ? celles des banlieues nord jadis r ?serv ?es aux Blancs. On essaiera vainement de revoir l’ancienne "m ?re de la nation", qui ?chappa nagu ?re ? la prison pour divers meurtres et qui est aujourd’hui sous le coup d’une condamnation en appel pour corruption. Rien ? faire. "Winnie n’a pas le droit de voir la presse sans l’accord de l’ANC", l ?chera un garde. Vrai ou faux, une chose est s ?re, confie Sana : "La dame est encore tr ?s populaire parmi les pauvres de Soweto." Elle est l’une des rares de la nouvelle nomenklatura ? ?tre rest ?e dans la township. Les autres, officiels de haut rang et hommes d’affaires, les nouveaux riches de l’"arc-en-ciel", ont abandonn ? les all ?es surpeupl ?es de Soweto pour les avenues chics des anciennes banlieues blanches. C’est l ? qu’il faut aller les rencontrer.

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