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DANS LE CHAOS DE L’APR?S-GUERRE

L’ordre mondial selon John Maynard Keynes

James K. Galbraith

Thursday 3 July 2003, by GALBRAITH*James K.

En 1944, la conf?rence de Bretton Woods mit en place le Fonds mon?taire international (FMI), la Banque mondiale (BM), l’?talon-or et la convertibilit? du dollar ? 35 dollars l’once d’or. La notori?t? acquise par John Maynard Keynes apr?s ses retentissantes critiques du trait? de Versailles de 1919 (1), puis ses propositions th?oriques novatrices pour sortir de la Grande D?pression lui valurent d’y diriger la d?l?gation britannique. Comme le raconte Robert Skidelsky (2) dans sa trilogie, Keynes s’y confronta ? la volont? du Tr?sor am?ricain d’imposer ? la Grande-Bretagne, alors au bord de la faillite, une ?troite d?pendance financi?re. Le pr?sident Franklin D. Roosevelt r?gla finalement le probl?me par un pr?t-bail valable pour la dur?e de la guerre. Mais le conseiller de la Couronne britannique eut ? faire face ? de bien plus vastes enjeux pour l’ordre mondial de l’?poque. Sa r?sistance aux comportements h?g?moniques peut encore ?tre une source d’inspiration.

Pour l’apr?s-guerre, Keynes avait imagin? un syst?me o? les grandes nations ne seraient pas contraintes de placer le respect d’accords commerciaux au-dessus des objectifs de progr?s social, notamment le plein emploi. Il y voyait coexister le libre-?change avec un syst?me de protection g?n?reux assur? par des institutions financi?res internationales. Celui-ci aurait ?t? caract?ris? avant tout par un dispositif d’? ajustement des cr?ances ? imposant des sanctions aux pays en exc?dent commercial, et non aux nations en d?ficit. Cela aurait contraint les premiers soit ? accepter une discrimination ? l’encontre de leurs ventes, soit ? ?largir leurs march?s int?rieurs pour absorber plus d’importations. Parall?lement, chaque d?biteur aurait eu droit ? une ligne de cr?dit dans un syst?me international de paiement, appuy? sur un m?canisme de compensation et une monnaie de r?serve mondiale (le bancor).

Un tel ordre ?tait inacceptable pour les Etats-Unis. Dans un monde domin? comme il l’?tait alors par la sup?riorit? ?crasante de leur industrie manufacturi?re, l’id?al am?ricain ?tait le laissez-faire ?conomique et l’?talon-or. Un moyen de paiement international qui prenne en compte les int?r?ts des d?biteurs ?tait aussi ?tranger ? la pens?e de Wall Street que le serait, pour le commun des mortels, l’id?e de confier la direction d’une prison aux d?tenus. Les dettes contract?es devaient ?tre rembours?es le lendemain, co?te que co?te. Les finances de l’apr?s-guerre devaient ?tre g?r?es par les riches. Au bout du compte, les Etats-Unis accept?rent un FMI et une Banque mondiale sur des bases beaucoup plus traditionnelles que ne l’avait esp?r? Keynes, malgr? quelques concessions.

Celui-ci jugea en outre intol?rables les conditions auxquelles les Etats-Unis accord?rent un pr?t ? la Grande-Bretagne en 1945. Deux facteurs contribu?rent par la suite ? all?ger la situation britannique. Le premier, li? ? la guerre froide, fut l’adoption du plan Marshall, assorti d’une aide mat?rielle et financi?re non n?gligeable. La menace militaire que l’Union sovi?tique faisait peser sur l’Europe de l’Ouest fut peut-?tre surestim?e, mais les mod?les ?conomique et politique sovi?tiques n’?taient alors pas discr?dit?s. Tant s’en faut. Le d?fi qu’ils constituaient donna un coup de fouet ? la reconstruction de l’apr?s-guerre et, sur le plan social, ? la mise en place de r?formes d?mocratiques indispensables (3).

Aux Etats-Unis, une refonte structurelle s’appuya pour partie sur le militaire, mais bien plus encore sur les r?sultats de ce New Deal nouvelle mani?re et, ult?rieurement, sur les r?formes sociales du programme de la ? grande soci?t? (4) ? (s?curit? sociale, syst?me d’assurance maladie Medicare, aides au logement, ? l’?ducation, achats ? cr?dit). Elle modifia les habitudes de consommation des m?nages et transforma les Etats-Unis en locomotive keyn?sienne du reste du monde. Pour un temps, la convergence fut une r?alit?. Les pays pauvres eurent un taux de croissance plus rapide que les pays riches.

Cette situation s’acheva au cours des ann?es 1970, lorsque les banques commerciales reprirent le dessus. Mais il suffit de quelques ann?es pour d?montrer que Keynes avait vu juste. La ? contre-r?volution barbare ?, pour reprendre l’expression de l’?conomiste Walt Rostow, ?tait d?j? bien entam?e dans les ann?es 1980. Depuis, les pays dits en d?veloppement subissent de plein fouet l’effondrement de leur financement, les contrecoups successifs de l’instabilit? sp?culative et la crise de la dette.

Le Br?sil constitue un cas d’?cole. Voil? un pays dont la dette s’?l?ve ? 250 milliards de dollars, alors qu’il est plong? dans une profonde r?cession et dispose d’exc?dents commerciaux. Le traitement keyn?sien aurait ?t? tr?s clair : pour que le pays se d?veloppe, il aurait d? s’engager sur la voie du plein emploi tout en s’effor?ant de r?duire ses exc?dents commerciaux, gr?ce ? des financements adapt?s ? ses besoins et apport?s par le syst?me de r?serves internationales. Au lieu de quoi l’actuel FMI met ? sa disposition un ? pr?t ? de 30 milliards de dollars, ? la stricte condition que la demande int?rieure continue d’?tre ?touff?e. Plus qu’un pr?t, c’est un moyen de m?nager les cr?anciers, le temps que se pr?sentent de nouvelles occasions d’investir ailleurs.

Le Br?sil n’a d’ailleurs eu droit ? ce traitement que parce qu’il s’agit d’un grand pays affaibli de fa?on inqui?tante par la charge de la dette et qu’une gauche en plein essor y est per?ue comme une menace potentielle. L’Argentine, o? les divers courants politiques demeurent dans le flou, a obtenu beaucoup moins, alors que, tout au long des ann?es 1990, on la pr?sentait comme un mod?le de lib?ralisation ?conomique, contrairement au Br?sil (5). Dans ce jeu de chaises musicales, la Turquie conna?t un sort similaire : un pays engag? de fa?on exemplaire sur la voie de la lib?ralisation croule sous le poids de la dette et n’est ? aid? ? que dans la mesure o? il rev?t une importance strat?gique et accepte de coop?rer dans la guerre contre l’Irak. Quant ? la trag?die de la lib?ralisation financi?re en Russie, elle est par trop connue pour qu’il soit besoin d’y revenir ici (6).

C’est triste, mais bien peu de pays en voie de d?veloppement ont r?ussi comme la Chine ? tirer leur ?pingle du jeu en adoptant comme elle l’a fait des politiques mercantilistes et des strat?gies de planification. Reste ? savoir si la prosp?rit? chinoise r?sistera aux r?gles auxquelles l’Organisation mondiale du commerce (OMC) veut la plier (et si la Chine tiendra d’ailleurs ses engagements). L’Inde, qui a maintenu les contr?les sur les taux de change et les capitaux, conna?t une situation interm?diaire depuis le d?but des ann?es 1980, avec une croissance lente, mais r?guli?re.

Et l’Europe ? Il s’y met en place une sorte de super-Etat ?conomique assorti d’une vision pr?-keyn?sienne de ses moyens et responsabilit?s. Le pacte de croissance et de stabilit? fait obligation aux pays europ?ens de maintenir leurs d?ficits budg?taires ? un seuil bas qui est le m?me pour tous, quoi qu’il leur en co?te ou presque, et sans tenir compte notamment de leurs taux de ch?mage respectifs (sauf en cas de r?cession r?elle et tr?s marqu?e) ou de leurs besoins en investissements. La Banque centrale europ?enne fixe d’autorit? le taux d’int?r?t en vue d’objectifs dont elle est seule juge (la stabilit? des prix a priorit? sur tous les autres objectifs).

Les gouvernements des r?gions les plus pauvres d’Europe ne peuvent pas s’abstraire de ce contexte pour s’industrialiser, comme la Chine l’a fait. Ils ne peuvent pas plus emprunter pour financer leurs contributions au d?veloppement europ?en, contrairement aux villes et aux Etats am?ricains, qui ont la possibilit? de se constituer un budget sp?cifique pour assurer leurs d?penses d’?quipement ? long terme. Il leur est tout aussi impossible de recourir aux m?canismes keyn?siens de stabilisation macro?conomique (7), sauf en cas d’absolue n?cessit?, ou de d?valuer pour prot?ger la comp?titivit? de leurs entreprises.

Ils sont par cons?quent d?pendants des transferts du budget de la Communaut?. Transferts certes significatifs pour les r?gions les plus pauvres, mais insuffisants pour contribuer ? la stabilisation macro?conomique de vastes territoires nationaux ? faible revenu - comme l’Espagne ou la Gr?ce par exemple -, sans parler des nouveaux candidats ? l’int?gration dans l’Union. Ces disparit?s vont probablement se creuser davantage avec la r?cession qui pointe en Europe. Actuellement, sur ce continent, le pouvoir des cr?anciers est aussi absolu que dans l’Alliance atlantique de 1945. Or leur pouvoir se r?v?le ?conomiquement d?sastreux, comme Keynes l’avait pr?dit.

A la diff?rence de l’Union europ?enne, les Etats-Unis ont ?t? plus ?pargn?s par certains de ces traits parce qu’ils ont jusqu’? pr?sent b?n?fici? de trois facteurs. Le statut de monnaie de r?serve du dollar leur a permis de continuer ? vivre confortablement en d?pit de d?ficits budg?taires tr?s ?lev?s. Ils ont en outre b?n?fici? de leur r?putation de havre financier pour des investisseurs d?sireux de fuir le n?potisme, la corruption et l’instabilit? qui s?vissent dans d’autres parties du monde (pratiques d’ailleurs volontiers nourries par les Etats-Unis...).

Enfin, il faut souligner que les principes keyn?siens fondamentaux ont de facto guid? la politique int?rieure am?ricaine, sans discontinuer. Leur influence s’exerce sur trois plans : l’attitude pragmatique de l’administration et du Congr?s en p?riode de ralentissement (diminuer les imp?ts) ; celle, tout aussi pragmatique, de la R?serve f?d?rale face au m?me contexte (baisser les taux d’int?r?t sans trop s’inqui?ter des effets que cela peut avoir sur les prix) ; et un important syst?me d’aides de l’Etat, qui prend essentiellement la forme de discr?tes garanties d’emprunt et de cr?dits d’imp?t destin?s ? encourager la consommation des m?nages (plus particuli?rement dans les domaines du logement, des soins m?dicaux, de l’?ducation et des retraites).

Ces atouts risquent cependant d’?tre remis en cause. Il est certes peu probable que le dollar perde de sit?t son statut privil?gi?. Mais il peut ?tre affect? par l’?mergence de l’euro, l’aggravation de la crise au Japon et le discr?dit qui frappe d?sormais la politique ?trang?re am?ricaine. Les march?s des valeurs des Etats-Unis ne sont plus au-dessus de tout soup?on, vu les pratiques criminelles de certaines entreprises, les fraudes comptables, la perte d’efficacit? des mesures de r?gulation et l’?clatement de la bulle boursi?re des technologies de l’information. De plus, une d?centralisation excessive a d?l?gu? tout un pan des d?penses sociales aux autorit?s locales (Etats et municipalit?s), d?sormais tenues d’op?rer des coupes claires quand la r?cession en cours r?duit drastiquement leurs rentr?es fiscales.

Que la richesse internationale commence ? s’?loigner des c?tes am?ricaines, et la difficult? du pays ? pourvoir ? ses propres besoins appara?tra au grand jour. Cela pourrait s?rieusement affecter la demande int?rieure, dont l’affaissement se r?percuterait bient?t sur les exportations des pays tributaires du march? am?ricain et, par voie de cons?quence, sur leur capacit? ? rembourser leurs dettes. Une telle d?faillance ne manquerait pas de retentir n?gativement sur le cr?dit et la r?putation des institutions financi?res am?ricaines, les garde-fous de la finance internationale et le dollar. Le risque qu’une crise surgisse ? partir d’un tel encha?nement de faits n’est pas n?gligeable, m?me s’il ne semble pas imminent. Si l’on y ajoute la guerre en Irak, les tensions et les incertitudes nucl?aires ailleurs, il n’est pas s?r que les Etats-Unis continuent d’appara?tre comme un havre si s?r.

Finalement, la situation actuelle des Etats-Unis est-elle vraiment si diff?rente de celle qu’a connue le Royaume-Uni en 1944-1945 ? N’y retrouve-t-on pas le surengagement militaire, l’?rosion des capacit?s d’exportation, une h?g?monie mon?taire de longue date qui semble d?sormais compromise, et bien des illusions sur la n?cessit? d’intervenir sur la sc?ne internationale ?

Evidemment, ceux qui si?gent dans les conseils de guerre de Washington n’imaginent pas que leur empire soit financi?rement assis sur des sables mouvants. Pourtant, m?me aux Etats-Unis, un changement est encore de l’ordre du possible, port? par une d?sillusion g?n?rale sur les fins de cette politique. Le peuple am?ricain n’est pas particuli?rement martial, et sa patience ? l’?gard des op?rations militaires est ?troitement li?e ? leur co?t. Il pr?f?rerait certainement ramener son arm?e ? un r?le essentiellement d?fensif, qui permettrait de reconstruire l’?conomie des Etats-Unis sur des bases plus pacifiques, dans le cadre restaur? d’accords de s?curit? collectifs. Encore faudrait-il que leur capacit? ? mobiliser des ressources dans ce sens ne soit pas, ou pas trop, entrav?e par les milieux financiers internationaux.

Envisager une ?ventualit? aussi lointaine peut para?tre futile. Si elle devient r?alit?, cependant, les Am?ricains, et avec eux les repr?sentants du reste du monde, auront besoin de l’approche ?clair?e des citoyens du continent europ?en, car celui-ci sera sans doute le nouveau centre de l’activit? financi?re. Il ne faudrait surtout pas que les Europ?ens r?p?tent alors l’erreur commise en 1945 par les Am?ricains. En clair, ils devront se garder de confier les d?cisions-cl?s et les institutions de premier plan ? des gens qui ont une mentalit? de banquier.

P.S.

(1) Repr?sentant le minist?re des finances britannique ? la conf?rence de la paix ? Paris, il d?missionne trois jours avant la signature du trait?, exprimant ses d?saccords sur les sommes des r?parations exig?es ? l’Allemagne, qu’il juge exorbitantes, notamment dans l’ouvrage Les Cons?quences ?conomiques de la paix.

(2) Robert Skidelsky, John Maynard Keynes, Macmillan (3 volumes - 1983, 1992, 2000), Londres, p. 126.

(3) Lire sur ce point essentiel Eric Hobsbawm, L’Age des extr?mes. Histoire du court XXe si?cle, Complexe-Le Monde diplomatique, Bruxelles-Paris, 1999.

(4) ? Great Society ?, le programme de politique int?rieure lanc? en 1964 par Lyndon B. Johnson, qui venait de succ?der au pr?sident assassin? John F.Kennedy.

(5) Lire notamment Carlos Gabetta, ? Crise totale en Argentine ?,Le Monde diplomatique, janvier 2002, et Luis Bilbao, ? Tango de cauchemar en Argentine ?, Le Monde diplomatique, juillet 2001.

(6) Lire Carine Cl?ment, ? Aux racines du ? ph?nom?ne Poutine ? ?, Le Monde diplomatique, f?vrier 2003.

(7) Il s’agit notamment des d?ficits budg?taires permettant aux d?penses publiques de relancer la croissance en phase de r?cession, ?troitement limit?s dans l’Union europ?enne par les crit?res de Maastricht et par le Pacte de stabilit? et de croissance.

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