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La s?curit?, c’est l’?tat d’exception permanent

Didier Bigo

Wednesday 2 July 2003, by BIGO*Didier

Didier Bigo est enseignant ? l’Institut d’?tudes politiques de Paris et r?dacteur en chef de Cultures & Conflits. Dans le dernier num?ro de cette copieuse revue1, il analyse, au c?t? d’autres politologues, la relation entre immigration et s?curit?. Un sujet on ne peut plus d’actualit? : Europe de Schengen aidant, on n’a jamais autant oppos? mouvements de population et tranquilit? de l’autochtone. Pour Charlie, Didier Bigo explique d’o? viennent les fantasmes qui alimentent les discours de la grosse majorit? des ministres de l’Int?rieur de l’Union europ?enne, et par quel processus pervers on aboutit au "tout-s?curit?" dans une soci?t? d?mocratique.

CHARLIE HEBDO : Comment en est-on arriv?, aujourd’hui, ? assimiler syst?matiquement immigration et ins?curit? ?

DIDIER BIGO : Le premier pas important, c’est la transformation du concept de s?curit? par rapport ? la libert?. Fondamentalement, auparavant, la s?curit? ?tait pens?e comme un danger pour la libert?. Donc il fallait un point d’?quilibre entre s?curit? et libert?. Ce qu’on voit appara?tre maintenant, c’est un discours dans lequel la s?curit? est l’une des conditions d’existence des libert?s. Ce qui fait que la s?curisation atteint toutes les sph?res du social : tout devient potentiellement objet de s?curit?.

- Concr?tement, cela entra?ne quoi ?

- Une s?curit? sans limites, qui s’?tend au-del? des fronti?res g?ographiques - avec Schengen -, au-del? du partage entre sph?re priv?e et publique - avec la g?n?ralisation de la t?l?surveillance et des fichiers informatiques - et au-del? des limites d’?ge - avec la p?nalisation des plus jeunes.

- La s?curit? est donc devenue la valeur supr?me ?

- Oui. Cela a pris des formes tr?s pratiques, d?s les ann?es 80. Une des premi?res connexions faites entre s?curit? et immigration provient paradoxalement d’une id?e positive : la citoyennet? europ?enne et la libre circulation. Avec Schengen, on a tenu le discours suivant : l’absence de contr?le aux fronti?res int?rieures oblige ? prendre des mesures compensatoires. Notamment, un renforcement des contr?les aux fronti?res ext?rieures et une plus grande coop?ration polici?re entre les diff?rents pays.

- Ce qui signifie une pression polici?re accrue en Europe.

- Exactement. La libre circulation ? l’int?rieur des fronti?res n’existe pas. On n’a pas supprim? les contr?les, on les a d?localis?s, privatis?s et modernis?s. Dans les trait?s qui d?finissent l’espace de Schengen, on constate qu’il n’y a jamais plus de quatre ou cinq articles, sur une centaine, qui posent les principes de la libre circulation. Tous les autres sont au contraire des exceptions ? ce principe.

- Comment s’y prend-on pour faire accepter ce r?gime d’exception au citoyen ?

- Par un discours de gestion des peurs, des inqui?tudes. L?gitimes ou non. On met en avant un pr?tendu " d?ficit de s?curit? " pour justifier des proc?dures exceptionnelles, qui deviennent ensuite routini?res. Il y a un effet de cliquet. On ?l?ve le niveau de s?curisation, et ensuite, on ne revient plus en arri?re. Quand la situation d’exception se reproduit, on recommence ? ce niveau-l?. C’est le cas de Vigipirate : il est toujours en place. Aux prochains attentats, on va augmenter d’un cran.

- C’est l’instauration d’un ?tat policier que vous nous d?crivez l?...

- Non. Il ne s’agit pas d’un complot des policiers ou des puissants contre les libert?s. Ils ont raison de croire au bien-fond? de la s?curit?. Mais ils ne comprennent pas que les discours s?curitaires extr?mes cr?ent des effets d’ins?curit?. Plus on nous effraie, plus on a peur. C’est une logique sociale qui est ? l’?uvre.

- Tout cela ne s’est pas fait tout seul. Qui est ? l’origine de cette obsession s?curitaire ?

- Des organismes d’?tat qui, ? la suite d’une modification de certaines donn?es internationales, ont craint de se retrouver marginalis?s. Ainsi, le principe de libre circulation en Europe a provoqu? des r?actions tr?s corporatistes. Par exemple, les douaniers se sont dit : il n’y a plus de contr?les aux fronti?res int?rieures, donc on n’a plus besoin de nous. D?s lors, ils ont ?t? les premiers ? constituer un appareil qui a fait le lien entre passage ? l’?tranger, saisie de drogue aux fronti?res et r?le des Douanes.

- Autrement dit, chaque fois qu’un ministre de l’Int?rieur europ?en expulse des sans-papiers, c’est parce qu’un jour des professionnels de la s?curit? ont voulu pr?server leur emploi ?

- Oui. Chaque fois, des int?r?ts particuliers viennent donner corps ? des discours politiques g?n?raux, sur l’inqui?tude et l’ins?curit?.

- Ne cr?e-t-on pas ainsi de nouvelles peurs, inexistantes aurapavant ?

- Si. Au d?but des ann?es 90, par exemple, on voit appara?tre la criminalit? nucl?aire et la peur des mafias russes. Apr?s coup, on s’est rendu compte que tous ces discours, sur la diss?mination du nucl?aire par les Russes, ont ?t? avant tout l’?uvre de l’Office de protection de la Constitution, un service de renseignement allemand qui ne s’occupait que des Allemands de l’Est. Avec la r?unification, ces espions se retrouvaient sans fonction. Ils ont donc soutenu ce discours sur les mafieux russes et le trafic de mati?res fissiles. Et aujourd’hui, le terrorisme nucl?aire est en t?te des menaces que g?re Europol.

- La menace existe bien, tout de m?me ?

- Bien s?r. Tout n’est pas imaginaire, loin de l?. Simplement, on prend un fait exact, on b?tit des hypoth?ses en pr?voyant le pire et, ensuite, on g?n?ralise abusivement. C’est ce qu’on a fait en France avec le terrorisme islamiste.

- Comment ?a ?

- On a voulu faire le lien entre le terrorisme et les banlieues. On a "internalis?" une menace ext?rieure avec la figure de Khaled Kelkal. Or ce que nous apprend aujourd’hui le proc?s des auteurs des attentats de 1995, c’est l’?norme difficult? des terroristes ? recruter sur place, ? pousser les jeunes des banlieues ? l’action clandestine. Soit exactement l’inverse de la th?se soutenue ? l’?poque. Ces attentats sont venus de l’ext?rieur. Seulement, il ?tait de l’int?r?t des Renseignements g?n?raux de faire le lien entre attentats, islamisme et r?volte des banlieues pour justifier leur mission. Ils n’ont pas menti. Mais ils ont pris un point particulier - Khaled Kelkal - pour une v?rit? g?n?rale.

- Et les m?dias n’y ont vu que du feu.
- Parce qu’ils utilisent les m?mes sch?mas. Eux aussi font ce lien entre la criminalit?, la d?linquance quotidienne et les violences urbaines. Encore une fois, ce n’est pas totalement faux. Il y a l’?conomie locale de la drogue, les petits revendeurs... Mais cela concerne quelques lieux extr?mement particuliers en France.

- Pourtant, depuis quelque temps, on a tendance ? nous dire que toute la France n’est qu’une gigantesque banlieue chaude.

- Vous remarquerez que les reportages sur le sujet sont tous b?tis sur le m?me mod?le : ? partir de points extr?mements particuliers, on glisse vers un exemple interm?diaire, puis vers une exp?rience individuelle, que tout le monde peut ressentir. La peur d’une femme d’?tre viol?e le soir, d’une personne ?g?e d’?tre attaqu?e... Et tout le monde croit que c’est ce qui va lui arriver demain. Ce type de rh?torique, qui fait le lien entre l’exceptionnel et l’intime, permet une mont?e en g?n?ralit? qui fait oublier que ce qu’on nous montre est statistiquement compl?tement faux.

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