Debating India
Home page > Public directory > Neighbouring countries > Pakistan > La charia ?tend son emprise dans la province du Nord-Ouest

PAKISTAN

La charia ?tend son emprise dans la province du Nord-Ouest

Fran?oise Chipaux

Wednesday 2 July 2003, by CHIPAUX*Fran?oise

Article paru dans Le Monde, ?dition du 2 juillet 2003.

D?cret apr?s d?cret, la coalition de partis religieux au pouvoir depuis sept mois islamise les institutions.

Dab Gari, le souk des musiciens, est silencieux. Depuis l’arriv?e au pouvoir, ? l’issue des ?lections d’octobre 2002, du Muttahida Majlis-e-Amal (MMA, coalition de six partis religieux) dans la frontali?re du Nord-Ouest (NWFP) et l’interdiction d?cr?t?e de la musique, l’endroit est d’une tranquillit? rare.

C’est dans une arri?re-boutique qu’Atiqullah gratte doucement son rabab. L’?choppe de Farouk Afghan abrite le groupe Khaled Malik, six personnes dont un chanteur, qui se produit dans les mariages, les f?tes et les c?r?monies.

"Quand le MMA a pris ses fonctions, on nous a interdit de jouer, de r?p?ter et m?me d’exposer nos instruments de musique", affirme Atiqullah. "Maintenant, poursuit-il, ce n’est plus aussi strict. Nous avons simplement chang? l’horaire des r?p?titions, de l’apr?s-midi ? la nuit." La saison chaude n’est pas propice aux mariages et Atiqullah veut esp?rer que les affaires reprendront ? l’automne. "Economiquement, nous avons beaucoup souffert. Et m?me quand on se produit maintenant, les gens nous demandent de ne pas employer les deux grands baffles, pour ne pas attirer l’attention", ajoute-t-il. "Quand on joue, on a d?sormais le sentiment de commettre un crime", confie Dar Mohammed, le chanteur du groupe.

Gouvern?e par le MMA qui y est majoritaire, la province frontali?re du Nord-Ouest est, depuis le 3 juin, la seule des quatre provinces pakistanaises ? ?tre soumise ? la charia (loi coranique). Vot?e ? l’unanimit? par l’assembl?e provinciale, la loi appelle aussi ? la cr?ation de trois commissions pour islamiser les tribunaux, l’?ducation, les finances etc. L’adoption de la charia est intervenue apr?s une s?rie de d?crets interdisant l’examen des femmes par des m?decins masculins, l’entra?nement des sportives par des hommes, la pr?sence de journalistes de sexe m?le ? des comp?titions f?minines, rempla?ant le pantalon et la chemise des ?coliers par le shalwar-kameez (tr?s large pantalon avec une longue tunique), dispensant les ?tudiantes de fournir une photo sur leur feuille d’examens...

"UN VOTE D?MOCRATIQUE"

Dans une d?marche violemment critiqu?e, des activistes des partis religieux ont aussi d?truit sans autre forme de proc?s tous les panneaux publicitaires en faveur d’une multinationale sur lesquels figurait le visage d’une femme. "Depuis plus de sept mois, tous les pas nous conduisent vers plus d’obscurantisme", affirme Afrasiab Khattak, pr?sident de la Commission pakistanaise des droits de l’homme. Le gouvernement provincial envisage aussi l’instauration de l’"Husba Act" litt?ralement, la loi sur la responsabilit? - ? travers laquelle il serait juge du "comportement moral" des citoyens, qu’une sorte de police religieuse surveillerait. Il semble toutefois que, devant la pression du gouvernement f?d?ral, l’application de cette loi ait ?t? diff?r?e.

Ministre des finances du gouvernement provincial et lui-m?me ancien combattant du djihad en Afghanistan contre l’arm?e sovi?tique, Sirajul Haq r?fute toute comparaison avec l’ancien r?gime taliban. "Nous sommes arriv?s au pouvoir par la voie d?mocratique et non par la force comme les talibans", dit-il. "La charia a ?t? accept?e dans un vote d?mocratique. Nous respectons la culture et les valeurs de la r?gion", ajoute-t-il. Et quand on lui demande ce qu’il pense de la destruction sauvage des panneaux publicitaires, il l?che simplement : "Personne, dans la province, ne voudrait voir sa fille ou sa s?ur expos?e en public."

Elu massivement apr?s une campagne tr?s anti-am?ricaine, le gouvernement MMA s’est gard?, pour l’instant, de prendre la moindre mesure de nature ? g?ner la campagne contre le terrorisme men?e par les agences f?d?rales avec l’aide du FBI ou de la CIA. A ce sujet, Sirajul Haq se contente d’affirmer : "Le Pakistan est souverain. Si quiconque est impliqu? dans des actes terroristes, il doit ?tre jug? par les tribunaux pakistanais. Les gens ne sont pas contents des extraditions", note-t-il simplement. Le Pakistan a jusqu’? maintenant extrad? vers les Etats-Unis pr?s de 500 militants soup?onn?s d’appartenir ? Al-Qaida ou aux talibans et des arrestations ont toujours lieu ? Peshawar, o? les Am?ricains sont pr?sents. Le MMA semble savoir parfaitement jusqu’o? aller pour ne pas risquer une confrontation directe avec l’arm?e et l’?ventuelle instauration de la r?gle du gouvernement central, ce qui le priverait du pouvoir.

CENTRE D’ACCUEIL FERM?

"L’imposition de la charia n’?tait pas une demande de la population. La religion fait partie de notre vie", affirme Rukhshanda Naz, directrice d’Aurat, une organisation non gouvernementale de d?fense du droit des femmes qui a d?j? subi les foudres du MMA. R?nov? par Aurat, le centre d’accueil des femmes en difficult? - c’est-?-dire tentant d’?chapper ? la violence domestique, au mariage forc?, ? l’?change pour compenser un crime - a ?t? ferm? par les autorit?s provinciales. "Aurat a ?t? d?clar?e anti-islamique", affirme Mme Naz, une avocate qui pr?cise que les 23 femmes qui ?taient h?berg?es dans le centre ont ?t? relog?es dans "un endroit gard? confidentiel".

"Nous n’avons pas besoin du MMA pour nous dire comment ?tre de bons musulmans. Dans cette province, tout le monde est religieux. Ce que nous voulons, ce sont des ?coles, des h?pitaux, des routes", dit encore Abdallah, un commer?ant. Dans cette optique, beaucoup accusent le MMA de prendre ces mesures pour d?tourner l’attention et masquer le fait que le gouvernement provincial n’a pas encore pris une seule directive de nature ? am?liorer la vie des habitants de cette province, qui compte parmi les plus pauvres du Pakistan. Sur ce point, pourtant, le MMA risque d’?tre jug?, m?me s’il rejette par avance la responsabilit? de son inaction sur les autorit?s centrales qui ne lui donneraient pas sa part de budget.

SPIP | template | | Site Map | Follow-up of the site's activity RSS 2.0