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L’?tat d’exception

Giorgio Agamben

Monday 30 June 2003, by AGAMBEN*Giorgio

C’est dans la Th?ologie politique (1922) que Carl Schmitt (1888-1985) a ?tabli la contigu?t? essentielle de l’?tat d’exception et de la souverainet?. Pourtant, quand bien m?me sa d?finition c?l?bre du souverain comme ? celui qui d?cide de l’?tat d’exception ? a ?t? maintes fois comment?e, une v?ritable th?orie de l’?tat d’exception manque toujours dans le droit public. Pour les juristes comme pour les historiens du droit, il semble que le probl?me soit davantage une question de fait qu’un authentique probl?me juridique.

La d?finition m?me du terme est rendue difficile parce qu’il se trouve ? la limite du droit et de la politique. Selon une opinion r?pandue, en effet, l’?tat d’exception se situerait dans une ? frange ambigu? et incertaine ? l’intersection du juridique et du politique ? et constituerait donc un ? point de d?s?quilibre entre le droit public et le fait politique ?. La t?che de d?terminer ces lignes de confins n’en est que plus urgente. De fait, si les mesures exceptionnelles qui caract?risent l’?tat d’exception sont le fruit de p?riodes de crise politique et si, pour cette raison, il faut bien les comprendre sur le terrain de la politique et non sur le terrain juridique et constitutionnel, elles se trouvent dans la situation paradoxale d’?tre des mesures juridiques qui ne peuvent ?tre comprises d’un point de vue juridique, et l’?tat d’exception se pr?sente alors comme la forme l?gale de ce qui ne peut avoir de forme l?gale.

Par ailleurs, si l’exception souveraine est le dispositif original ? travers lequel le droit se r?f?re ? la vie pour l’inclure dans le geste m?me o? il suspend son exercice, alors une th?orie de l’?tat d’exception est la condition pr?liminaire pour comprendre la relation qui lie le vivant au droit. Lever le voile qui couvre ce terrain incertain entre le droit public et le fait politique, d’une part, et entre l’ordre juridique et la vie, d’autre part, est la condition pour saisir l’enjeu de la diff?rence, ou de la pr?tendue diff?rence, entre le politique et le juridique et entre le droit et la vie.

Parmi les ?l?ments qui rendent difficile la d?finition de l’?tat d’exception, on doit compter la relation qu’il entretient avec la guerre civile, l’insurrection et le droit de r?sistance. En effet, d?s lors que la guerre civile est le contraire de l’?tat normal, elle tend ? se confondre avec l’?tat d’exception qui se trouve ?tre la r?ponse imm?diate de l’Etat face aux conflits internes les plus graves. Ainsi, au XXe si?cle, on a pu assister ? ce ph?nom?ne paradoxal qui a ?t? d?fini comme une ? guerre civile l?gale ?.

Soit le cas de l’Etat nazi. A peine Hitler a-t-il pris le pouvoir (ou plut?t, comme il serait plus exact de le dire, ? peine le pouvoir lui est-il offert) qu’il proclame, le 28 f?vrier 1933, le d?cret pour la protection du peuple et de l’Etat. Ce d?cret suspend tous les articles de la Constitution de Weimar garantissant les libert?s individuelles. Il ne fut jamais r?voqu? si bien que, du point de vue juridique, on peut consid?rer l’ensemble du IIIe Reich comme un ?tat d’exception qui dura douze ans. En ce sens, on peut d?finir le totalitarisme moderne comme l’instauration, ? travers l’?tat d’exception, d’une guerre civile l?gale qui permet l’?limination non seulement des adversaires politiques, mais aussi de cat?gories enti?res de la population qui semblent ne pas pouvoir ?tre int?gr?es au syst?me politique. Depuis, la cr?ation d?lib?r?e d’un ?tat d’urgence permanent est devenue une des pratiques essentielles des Etats contemporains, d?mocraties comprises. Il n’est pas n?cessaire d’ailleurs que l’?tat d’urgence soit d?clar? au sens technique du mot.

Du reste, c’est au moins ? partir du d?cret de Napol?on du 24 d?cembre 1811 que la doctrine fran?aise oppose un ?tat de si?ge ? fictif ou politique ? ? l’?tat de si?ge militaire. La jurisprudence anglaise parle ? ce propos d’une fancied emergency ; quant aux juristes nazis, ils parlaient sans r?serve d’un ? ?tat d’exception voulu ? pour instaurer l’Etat national-socialiste. Pendant les deux guerres mondiales, le recours ? l’?tat d’exception se g?n?ralise dans tous les Etats bellig?rants.

Aujourd’hui, face ? la progression continue de ce qui a pu ?tre d?fini comme une ? guerre civile mondiale ?, l’?tat d’exception tend toujours plus ? se pr?senter comme le paradigme de gouvernement dominant dans la politique contemporaine. Une fois que l’?tat d’exception est devenu la r?gle, il est ? craindre que cette d?rive d’une mesure provisoire et exceptionnelle en technique de gouvernement n’entra?ne la perte de la distinction traditionnelle entre les formes de Constitution.

La signification fonci?re de l’?tat d’exception comme une structure originale par laquelle le droit inclut en soi le vivant ? travers sa propre suspension est apparue dans toute sa clart? avec le military order que le pr?sident des Etats-Unis a d?cr?t? le 13 novembre 2001. Il s’agissait de soumettre les non-citizens suspects d’activit?s terroristes ? des juridictions sp?ciales qui incluaient leur ? d?tention illimit?e ? (indefinite detention) et leur traduction devant des commissions militaires. L’USA Patriot Act du 26 octobre 2001 autorisait d?j? l’attorney general ? d?tenir tout ?tranger (alien) suspect? de mettre en danger la s?curit? nationale. Il fallait cependant que, sous sept jours, cet ?tranger f?t expuls? ou bien qu’il f?t accus? d’avoir viol? la loi sur l’immigration ou d’avoir commis un autre d?lit. La nouveaut? de l’ordre du pr?sident Bush fut d’effacer radicalement le statut juridique de ces individus et de produire par l? m?me des entit?s que le droit ne pouvait ni classer ni nommer. Non seulement les talibans captur?s en Afghanistan ne peuvent pas jouir du statut de prisonniers de guerre d?fini par la Convention de Gen?ve, mais encore ils ne correspondent ? aucun cas d’imputation fix? par les lois am?ricaines : ni prisonniers ni accus?s, mais simple detainees, ils se trouvent soumis ? une pure souverainet? de fait, ? une d?tention qui n’est pas seulement ind?finie en un sens temporel, mais bel et bien par sa nature puisqu’elle ?chappe compl?tement ? la loi et ? toute forme de contr?le judiciaire. Avec le detainee de Guantanamo, la vie nue rejoint son ind?termination la plus extr?me.

La tentative la plus rigoureuse pour construire une th?orie de l’?tat d’exception est l’oeuvre de Carl Schmitt. On la trouve pour l’essentiel dans son livre La Dictature ainsi que dans sa Th?ologie politique publi?e un an plus tard. Comme ces deux livres, parus au d?but des ann?es 1920, d?crivent un paradigme qui n’est pas seulement actuel, mais dont on peut dire qu’il n’a trouv? qu’aujourd’hui son v?ritable aboutissement, il est n?cessaire d’en r?sumer les th?ses fondamentales.

L’objectif des deux livres est d’inscrire l’?tat d’exception dans un contexte juridique. Schmitt sait parfaitement que l’?tat d’exception, en tant qu’il met en oeuvre une ? suspension de l’ordre juridique dans son ensemble ?, semble se ? soustraire ? toute consid?ration de droit ? ; mais il s’agit pr?cis?ment pour lui d’assurer une relation quelle qu’elle soit entre l’?tat d’exception et l’ordre juridique : ? L’?tat d’exception se distingue toujours de l’anarchie et du chaos et, dans un sens juridique, on y trouve encore un ordre, quand bien m?me il ne s’agit pas d’un ordre juridique. ?

Cette articulation est paradoxale d?s lors que ce qui doit ?tre inscrit ? l’int?rieur du droit se r?v?le lui ?tre essentiellement ext?rieur puisqu’il ne correspond ? rien moins qu’? la suspension de l’ordre juridique lui-m?me. Quel que soit l’op?rateur de cette inscription de l’?tat d’exception dans l’ordre juridique, il s’agit de montrer que la suspension de la loi rel?ve encore du domaine du droit, et non de la simple anarchie. Ainsi, l’?tat d’exception introduit dans le droit une zone d’anomie qui selon Schmitt rend possible la mise en ordre effective du r?el. On comprend alors pourquoi, dans la Th?ologie politique, la th?orie de l’?tat d’exception peut ?tre pr?sent?e comme une doctrine de la souverainet?. Le souverain, qui peut d?cider de l’?tat d’exception, garantit son ancrage dans l’ordre juridique. Mais pr?cis?ment parce que la d?cision concerne ici l’annulation de la norme, parce que, donc, l’?tat d’exception repr?sente la saisie d’un espace qui n’est ni ? l’ext?rieur ni ? l’int?rieur, ? le souverain reste ? l’ext?rieur de l’ordre juridique normalement valide et, cependant, il lui appartient, parce qu’il est responsable pour la d?cision de savoir si la Constitution peut ?tre suspendue in toto ?. Etre ? l’ext?rieur et cependant appartenir : telle est la structure topologique de l’?tat d’exception, et c’est parce que le souverain, qui d?cide de l’exception, se trouve d?fini logiquement dans son ?tre par cette structure m?me, qu’il peut aussi ?tre caract?ris? par l’oxymore d’une extase-appartenance. *

En 1990, Jacques Derrida tenait ? New York une conf?rence intitul?e : Force de loi : le fondement mystique de l’autorit?. La conf?rence, qui consistait en fait en une lecture de l’essai de Benjamin, Pour une critique de la violence, suscita un vaste d?bat chez les philosophes comme chez les juristes. Que personne n’ait propos? d’analyser la formule apparemment ?nigmatique qui donnait son titre ? la conf?rence n’est pas seulement le signe de la s?paration consomm?e de la culture philosophique et de la culture juridique, mais aussi de la d?cadence de cette derni?re. Le syntagme ? force de loi ? s’appuie sur une longue tradition du droit romain et m?di?val o? il signifie de mani?re g?n?rale, ? efficacit?, capacit? d’obliger ?. Mais c’est seulement ? l’?poque moderne, dans le contexte de la R?volution fran?aise, que cette expression s’est mise ? d?signer la valeur supr?me des actes exprim?s par l’assembl?e repr?sentative du peuple. Dans l’article 6 de la Constitution de 1791, force de loi d?signe ainsi le caract?re intangible de la loi, que le souverain lui-m?me ne saurait ni abroger ni modifier.

Il est cependant d?cisif que, d’un point de vue technique, dans la doctrine moderne comme chez les anciens, le syntagme force de loi se r?f?re, non pas ? la loi elle-m?me, mais aux d?crets ayant, comme le dit justement l’expression, force de loi, d?crets que le pouvoir ex?cutif peut ?tre autoris? ? formuler dans certains cas, et notamment, dans celui de l’?tat d’exception. Le concept de force de loi, comme terme technique du droit, d?finit ainsi une s?paration entre l’efficacit? de la loi et son essence formelle, s?paration par laquelle les d?crets et les mesures qui ne sont pas formellement des lois en acqui?rent cependant la force.

Une telle confusion entre les actes du pouvoir ex?cutif et ceux du l?gislatif est une des caract?ristiques essentielles de l’?tat d’exception. (Le cas limite en est le r?gime nazi, dans lequel, comme Eichmann ne cessait de le r?p?ter, ? les paroles du F?hrer ont force de loi ?.) Et, dans les d?mocraties contemporaines, la production des lois par d?crets gouvernementaux, qui sont ratifi?s apr?s-coup par le Parlement, est devenue une pratique courante. Aujourd’hui la R?publique n’est plus parlementaire. Elle est gouvernementale. Mais, d’un point de vue technique, la particularit? de l’?tat d’exception n’est pas tant la confusion des pouvoirs que l’isolement de la force de loi de la loi. L’?tat d’exception d?finit un r?gime de la loi dans lequel la norme vaut mais ne s’applique pas (parce qu’elle n’a pas de force), et des actes qui n’ont pas valeur de loi en acqui?rent la force.

Cela signifie que, dans le cas limite, la force de loi fluctue comme un ?l?ment ind?termin? qui peut ?tre revendiqu? tant?t par l’autorit? de l’Etat, tant?t par l’autorit? d’une organisation r?volutionnaire. L’?tat d’exception est un espace anomique, dans lequel l’enjeu est une force de loi sans loi. Une telle force de loi est ? coup s?r un ?l?ment mystique, ou, plut?t, une fiction par laquelle le droit tente de s’annexer l’anomie. Mais comment comprendre un tel ?l?ment mystique, par lequel la loi survit ? son propre effacement et agit comme une pure force dans l’?tat d’exception ? *

Le propre de l’?tat d’exception appara?t clairement ? travers l’examen d’une mesure du droit romain qui peut ?tre consid?r?e comme son v?ritable arch?type, le iustitium.

D?s que le S?nat romain ?tait averti d’une situation qui semblait menacer ou compromettre la R?publique, il pronon?ait un senatus consultum ultimum par lequel il demandait aux consuls (? leurs substituts, ? chaque citoyen) de prendre toutes les mesures possibles pour assurer la s?curit? de l’Etat. Le senatus consultum impliquait un d?cret par lequel on d?clarait le tumultus, c’est-?-dire un ?tat d’urgence caus? par un d?sordre int?rieur ou une insurrection qui avait pour cons?quence la proclamation d’un iustitium.

Le terme ius-titium - qui est construit exactement comme sol-stitium - signifie litt?ralement ? arr?ter, suspendre le ius, l’ordre juridique ?. Les grammairiens romains expliquent ainsi le terme : ? Quand la loi marque un point d’arr?t, tout comme le soleil ? son solstice. ?

Ainsi, le iustitium n’?tait pas tant une suspension dans le cadre de l’administration de la justice, qu’une suspension du droit comme tel. Si nous voulons saisir la nature et la structure de l’?tat d’exception, il nous faut d’abord comprendre le statut paradoxal de cette institution juridique qui consiste tout simplement ? produire un vide juridique, ? cr?er un espace enti?rement priv? de ius. Soit le iustitium mentionn? par Cic?ron dans une de ses Philippiques. L’arm?e d’Antoine est en marche sur Rome et le consul Cic?ron s’adresse au S?nat en ces termes : ? J’estime n?cessaire de d?clarer le tumultus, de proclamer le iustitium et de se pr?parer au combat. ? La traduction convenue de iustitium par ? vacance juridique ? n’aurait ici aucun sens. Au contraire, il s’agit, face ? une situation de danger, de supprimer les restrictions que les lois imposent ? l’action des magistrats - c’est-?-dire, pour l’essentiel, l’interdiction de mettre ? mort un citoyen sans recourir ? un jugement populaire.

Face ? cet espace anomique, qui vient brusquement co?ncider avec celui de la Cit?, les auteurs anciens et modernes semblent osciller entre deux conceptions contradictoires : faire correspondre le iustitium avec l’id?e d’une compl?te anomie dans laquelle tout pouvoir et toute structure juridique se trouvent abolis, ou le concevoir comme la pl?nitude m?me du droit dans laquelle il co?ncide avec la totalit? du r?el.

D’o? la question : quelle est la nature des actes commis durant le iustitium ? A partir du moment o? ils sont commis dans un vide juridique, ils devraient ?tre consid?r?s comme de purs faits, sans la moindre connotation juridique. La question est d’importance, car on envisage ici la sph?re d’action qui implique avant toutes choses la possibilit? de tuer. Ainsi, les historiens du droit se demandent si un magistrat qui tuait un citoyen durant le iustitium pouvait ?tre soumis ? un proc?s pour homicide une fois que le iustitium prenait fin. On se trouve ici face ? un genre d’actions qui semblent exc?der la classification juridique traditionnelle entre l?gislation, ex?cution et transgression. Le magistrat qui agit pendant le iustitium, tout comme l’officier pendant l’?tat d’exception, n’accomplit ni ne transgresse la loi, pas plus, bien s?r, qu’il n’est en train d’en cr?er une nouvelle. On pourrait dire, en utilisant une expression paradoxale, qu’il est en train d’ inex?cuter la loi. Mais qu’est-ce que cela signifie que d’ inex?cuter la loi ? Comment concevoir cette classe particuli?re ? l’int?rieur des actions humaines ?

Essayons maintenant de d?velopper dans la perspective d’une th?orie g?n?rale de l’?tat d’exception les r?sultats de notre enqu?te g?n?alogique sur le iustitium. 1.- L’?tat d’exception n’est pas une dictature mais un espace vide de droit. Dans la Constitution romaine, le dictateur ?tait une figure sp?cifique de magistrat qui recevait son pouvoir d’une loi vot?e par le peuple. Au contraire, le iustitium, tout comme l’?tat d’exception moderne, n’implique la cr?ation d’aucune magistrature nouvelle, mais uniquement celle d’une zone d’anomie dans laquelle toutes les d?terminations juridiques se trouvent d?sactiv?es. Au reste, en d?pit d’un lieu commun, ni Mussolini ni Hitler ne peuvent ?tre d?finis techniquement comme des dictateurs. Hitler, en particulier, ?tait le chancelier du Reich, l?galement nomm? par le pr?sident. Ce qui caract?rise le r?gime nazi, et en rend aussi le mod?le si dangereux, c’est qu’il laissa subsister la Constitution de Weimar, en la doublant d’une seconde structure, juridiquement non formalis?e, et qui ne pouvait subsister ? c?t? de la premi?re que gr?ce ? la g?n?ralisation de l’?tat d’exception. 2.- Cet espace vide de droit semble, pour une raison ou une autre, si essentiel ? l’ordre juridique lui-m?me, que ce dernier doit tenter, par tous les moyens, de s’assurer une relation avec le premier, comme si, pour garantir son fonctionnement, le droit devait n?cessairement entretenir une relation avec une anomie. *

C’est pr?cis?ment dans cette perspective qu’il nous faut lire le d?bat qui opposa de 1928 ? 1940 Walter Benjamin et Carl Schmitt sur l’?tat d’exception.

On consid?re g?n?ralement que le point de d?part du d?bat est la lecture que Benjamin fit de la Th?ologie politique en 1923 ainsi que l’ensemble des citations de la th?orie de la souverainet? de Schmitt dans son livre sur le Drame baroque. La reconnaissance par Benjamin de l’influence de Schmitt sur sa pens?e a toujours ?t? consid?r?e comme scandaleuse. Sans entrer ici dans le d?tail de la d?monstration, je crois pouvoir inverser la charge du scandale en sugg?rant de lire la th?orie schmittienne de la souverainet? comme une r?ponse ? la critique que Benjamin fait de la violence. Quel est le probl?me que Benjamin se pose dans sa Critique de la violence ? Il s’agit pour lui d’?tablir la possibilit? d’une violence ? l’ext?rieur ou au-del? du droit, d’une violence qui puisse, en tant que telle, briser la dialectique entre la violence qui pose et celle qui conserve la loi. Cette autre violence, Benjamin l’appelle ? pure ? , ? divine ? ou ? r?volutionnaire ?. Ce que la loi ne peut supporter, ce qu’elle ressent comme une menace intol?rable, c’est l’existence d’une violence qui lui soit ext?rieure, et ce, non seulement parce que les finalit?s en sont incompatibles avec les fins de l’ordre juridique, mais par le ? simple fait de son ext?riorit? ?.

On comprend d?sormais en quel sens la doctrine schmittienne de la souverainet? peut ?tre consid?r?e comme une r?ponse ? la Critique de Benjamin. L’?tat d’exception est pr?cis?ment l’espace dans lequel Schmitt tente de saisir et d’incorporer la th?se d’une violence pure existant ? l’ext?rieur de la loi. Pour Schmitt, il n’y a rien de tel qu’une violence pure, il n’y a pas de violence absolument ext?rieure au nomos parce qu’avec l’?tat d’exception, la violence r?volutionnaire se retrouve toujours incluse dans le droit. L’?tat d’exception est donc le moyen invent? par Schmitt pour r?pondre ? la th?se de Benjamin d’une violence pure.

Le document d?cisif du dossier Benjamin-Schmitt est certainement la 8e des Th?ses sur le concept d’histoire : ? La tradition des opprim?s nous enseigne que ? l’?tat d’exception ? dans lequel nous vivons est la r?gle. Nous devons parvenir ? une conception de l’histoire qui soit ? la hauteur de ce fait. Nous apercevrons alors clairement que notre t?che est de produire l’?tat d’exception effectif et ceci am?liorera notre position dans la lutte contre le fascisme. ?

Que l’?tat d’exception soit d?sormais devenu la norme ne signifie pas seulement le passage ? la limite de son ind?cidabilit?, mais aussi qu’il n’est plus en mesure de remplir la fonction que Schmitt lui avait assign?e. Selon lui, le fonctionnement de l’ordre juridique repose en derni?re instance sur un dispositif, l’?tat d’exception, qui a pour but de rendre applicable la norme en en suspendant de mani?re temporaire l’exercice. Mais si l’exception devient la r?gle, le dispositif ne peut plus fonctionner et la th?orie schmittienne de l’?tat d’exception est mise en ?chec.

Dans cette perspective, la distinction propos?e par Benjamin entre un ?tat d’exception effectif et un ?tat d’exception fictif est essentielle quoique rarement aper?ue. Elle se trouvait d?j? chez Schmitt, qui l’empruntait ? la doctrine juridique fran?aise ; mais ce dernier, conform?ment ? sa critique de l’id?e lib?rale d’un Etat de droit, appelle fictif un ?tat de si?ge qu’on pr?tend r?gl? par la loi.

Benjamin reformule l’opposition pour la retourner contre Schmitt : une fois tomb?e toute possibilit? d’un ?tat d’exception fictif dans lequel l’exception et la norme sont temporellement et localement distincts, ce qui est d?sormais effectif, c’est l’?tat d’exception dans lequel nous vivons et que nous ne saurions plus distinguer de la r?gle. Ici, toute fiction d’un lien entre violence et droit dispara?t : il n’y a plus qu’une zone d’anomie o? pr?vaut une pure violence sans aucune couverture juridique.

On saisit mieux d?sormais l’enjeu du d?bat qui oppose Schmitt et Benjamin. La dispute se joue dans cette zone d’anomie qui pour Schmitt doit ?tre maintenue ? tout prix en relation avec le droit, tandis que, pour Benjamin, elle doit ?tre au contraire d?gag?e et lib?r?e de cette relation. Ce qui est en question ici c’est bien la relation entre violence et droit, c’est-?-dire le statut de la violence comme chiffre de l’action politique. Cette logomachie sur l’anomie semble ?tre pour la politique occidentale tout aussi d?cisive que cette ? lutte de g?ants autour de l’?tre ? qui d?finit la m?taphysique occidentale. A l’?tre pur comme enjeu ultime de la m?taphysique correspond la violence pure comme enjeu ultime du politique ; ? la strat?gie onto-th?ologique qui entend se saisir de l’?tre pur dans les mailles du logos, correspond la strat?gie de l’exception qui doit assurer la relation entre violence et droit. Tout se passe ainsi comme si le droit et le logos avaient besoin d’une zone anomique ou alogique de suspension pour pouvoir fonder leur relation ? la vie. *

La proximit? structurelle entre le droit et l’anomie, entre la pure violence et l’?tat d’exception poss?de aussi, comme c’est souvent le cas, une figure invers?e. Les historiens, les ethnologues et les sp?cialistes de folklore sont coutumiers de ces f?tes anomiques comme les Saturnales romaines, le charivari et le carnaval du Moyen Age, qui suspendent et inversent les relations juridiques et sociales qui d?finissent l’ordre normal. Les ma?tres passent au service de leurs valets, les hommes s’habillent et se comportent comme des animaux, les mauvaises moeurs et les crimes qui tomberaient sous le coup de la loi se trouvent tout d’un coup autoris?s. Mais Karl Meuli fut le premier ? souligner le lien entre ces f?tes anomiques et les situations de suspension du droit qui caract?risent certaines institutions p?nales archa?ques. L?, comme dans le iustitium, on peut tuer un homme sans proc?s, d?truire sa maison, ou se saisir de ses biens. Loin de reproduire un pass? mythologique, le d?sordre du carnaval et les destructions tumultueuses du charivari r?actualisent une situation historique r?elle d’anomie. Le lien ambigu entre le droit et l’anomie est ainsi mis en pleine lumi?re : l’?tat d’exception est transform? en une f?te sans restriction o? l’on exhibe la violence pure pour en jouir en toute libert?. *

Ainsi, le syst?me politique de l’Occident semble ?tre une machine double, fond?e sur la dialectique entre deux ?l?ments h?t?rog?nes et, en quelque mani?re, antith?tiques : le nomos et l’anomie, le droit et la violence pure, la loi et les formes de vie dont l’?tat d’exception a pour vocation de garantir l’articulation. Tant que ces ?l?ments restent s?par?s, leur dialectique peut fonctionner, mais quand ils tendent ? l’ind?termination r?ciproque et ? co?ncider dans un pouvoir unique ? deux faces, quand l’?tat d’exception devient la r?gle, alors le syst?me politique se transforme en un appareil de mort. On demande donc : pourquoi le nomos a-t-il besoin de mani?re aussi constitutive de l’anomie ? pourquoi la politique occidentale doit-elle se mesurer ? ce vide int?rieur ? quelle est donc la substance du politique s’il est comme par essence assign? ? ce vacuum juridique ? Tant que nous ne serons pas en mesure de r?pondre ? ces questions, nous ne pourrons pas non plus r?pondre ? cette autre dont l’?cho traverse toute l’histoire de la politique occidentale : qu’est-ce que cela signifie que d’agir politiquement ?

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