Debating India

L’ ?ditorial du Monde

La guerre privatis ?e

vendredi 7 mai 2004

LA FIN de la guerre froide et de l’ordre bipolaire a fait voler en ?clats les cadres traditionnels des relations internationales. Les conflits infra- ?tatiques ont remplac ? depuis une quinzaine d’ann ?es le face- ?-face militaro-id ?ologique de l’Occident et du monde communiste.

Avec eux sont apparues des bandes de combattants poursuivant des buts autant crapuleux que politiques, comme en Europe, avec les guerres balkaniques des ann ?es 1990.

Toutefois, la privatisation de la guerre n’est pas l’apanage de petits peuples sans arm ?e, de groupes ethniques ou religieux qui n’ont d’autres moyens pour se faire entendre que de trouver des armes sur le "march ? libre". Elle touche les grands Etats et d’abord la superpuissance am ?ricaine. Le ph ?nom ?ne a commenc ? de mani ?re insidieuse. Par souci de bonne gestion, les arm ?es ont "externalis ?" les services ne concernant pas directement les activit ?s militaires : gestion de l’intendance, maintenance du parc automobile voire d’installations exigeant des comp ?tences scientifiques, etc.

Les raisons en sont multiples. Elles tiennent ? la fois ? des consid ?rations id ?ologiques — la privatisation en g ?n ?ral est ? la mode — et ? des soucis plus prosa ?ques. La suppression de la conscription dans la plupart des Etats modernes a priv ? les arm ?es d’une main- d’ ?uvre bon march ? qui doit ?tre remplac ?e soit par des militaires professionnels soit par des soci ?t ?s ext ?rieures. L’externalisation permet aussi de d ?gonfler artificiellement les budgets militaires. L’intervention am ?ricaine en Irak a cependant r ?v ?l ? que la privatisation allait bien au-del ? des activit ?s extramilitaires. C’est la guerre elle-m ?me qui est privatis ?e, dans tous ses aspects, depuis la logistique, le renseignement, la formation, la surveillance et l’interrogatoire des prisonniers, jusqu’ ? la protection des officiels voire le combat proprement dit. Ce n’est vraiment une premi ?re. Les "priv ?s" interviennent en Am ?rique latine, contre les gu ?rillas et les trafiquants de drogue ; en Croatie et en Bosnie, pour la modernisation des forces arm ?es ; en Afghanistan, y compris dans la traque de Ben Laden.

Un v ?ritable secteur ?conomique s’est d ?velopp ? ces derni ?res ann ?es aux Etats-Unis. Plusieurs centaines de private military firms (soci ?t ?s militaires priv ?es) y r ?alisent un chiffre d’affaires de 100 milliards de dollars. Elles emploient souvent d’anciens fonctionnaires du Pentagone charg ?s du lobbying aupr ?s du gouvernement. En Irak, elles forment, avec un total de 20 000 hommes, le deuxi ?me contingent de la coalition, devant les Britanniques.

Cette d ?rive est lourde de dangers. Ces soci ?t ?s priv ?es et leur personnel ne sont pas soumis ? la hi ?rarchie militaire, n’ob ?issent pas aux m ?mes r ?gles, ne sont pas passibles des m ?mes sanctions. Ils ?chappent largement ? tout contr ?le d ?mocratique. Si bien qu’il faut renverser la formule de Clemenceau : la guerre est une chose trop s ?rieuse pour ?tre confi ?e ? des civils.

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